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entretien avec ka mana

 Accueil » Forum » Actualités de Volcréole » Discussion générale: entretien avec ka mana La date/heure actuelle est 14 Oct 2019 10:36 
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   Article posté par ppm39 le 06 Décembre 2005 à 16:51  S'abonner au Flux Rss Discussion générale: Partager cet article sur Facebook Partager cet article sur Twitter Partager cet article sur Myspace Partager cet article sur Del.icio.us Partager cet article sur Google bookmarks Partager cet article sur Netvibes Partager cet article sur Viadeo Partager cet article sur Linkedin    

Kä Mana : « Nous sommes en pleine période d’enfantement d’un nouveau Congo… »
Par Le Potentiel

Quelle lecture faites-vous de l’intellectuel africain de manière générale et de l’intellectuel congolais en particulier ?

Je préfère commencer par les intellectuels congolais qui me semblent représenter aujourd’hui la crise de la pensée et de l’intelligence en Afrique. Crise qui nous permettrait, si on l’analyse très bien, de comprendre ce qui se passe dans les autres pays africains où j’ai l’occasion, à travers mes visites, de rencontrer beaucoup d’autres intellectuels.
Ce qui frappe chez nous au Congo, c’est l’effondrement de toute une élite intellectuelle dans laquelle le pays a investi énormément depuis les indépendances. On sait que lorsqu’il accède à l’indépendance, le Congo n’avait pratiquement pas une élite intellectuelle capable de prendre le pays en charge. Mais depuis, on a formé beaucoup d’intellectuels et le pays peut s’honorer d’avoir l’une des classes intellectuelles les plus formées du continent. N’oublions pas que nous avions eu chez nous l’une des premières universités africaines, Lovanium. Une université dont la réputation est allée jusqu’aux confins du monde.
Naturellement, on se serait attendu à ce que cette élite intellectuelle représente une sorte d’avant-garde pour l’Afrique. Or, depuis on s’est rendu compte que d’année en année cette élite ne fait que s’effondrer à cause principalement de ses liens avec le pouvoir politique et de l’extraversion de ses désirs par rapport à la société africaine. Partons de Mobutu qui a fomenté son premier coup d’Etat déjà à l’aube même de nos indépendances et qui a fait appel à une classe de commissaires généraux pour diriger le pays. Et ces commissaires généraux se sont trompés dès le départ.
Je crois que c’est de là que remonte le péché originel de l’intelligentsia congolaise. On a pris de jeunes gens qui ont cédé finalement aux caprices d’une dictature naissante sans se poser des questions sur l’état général de la situation néo-coloniale dans laquelle on s’est trouvé.
Selon vous, c’est cela le point de départ ?
Effectivement, c’est à partir de ce moment-là que nous avons été entraînés dans une structuration néo-coloniale de notre esprit et de notre mentalité. Et depuis, les intellectuels ne font qu’obéir aux injonctions du prince au point de devenir des zombies et des marionnettes. Et Mobutu a donné vraiment la caricature de ce qu’on pouvait faire des intellectuels. Nous avons dansé, nous avons chanté pour un despote. Nous nous sommes courbés, nous nous sommes couchés. Il a marché sur nous et il a humilié l’intelligence, la pensée.
Mais comme certains avaient besoin de s’inféoder à ce pouvoir pour s’affirmer, ils l’ont fait et finalement ils ont cassé toute espérance dans l’intelligentsia congolaise. Tant et si bien qu’aujourd’hui, la large masse de nos populations non seulement se méfie des intellectuels mais elle les traite un peu comme des gens légers, qui ont prouvé leur incompétence, leur incapacité dans la gestion du pays.
Avec l’avènement de LD Kabila, c’est une autre cohorte d’intellectuels qui est arrivée, avec la même mentalité de soumission : elle a rampé, elle a cherché des postes mais sans aucune capacité de maîtriser les enjeux réels de la vie aujourd’hui.
En fait, on a eu une élite intellectuelle complètement imbécile, idiote et nous sommes l’un des pays, je crois, les plus ridicules aujourd’hui parce que nous souffrons des misères extrêmes dans un véritable paradis. Dieu nous a tout donné, il nous a placés dans un paradis et on se comporte en revanche comme des idiots au point finalement de mourir de faim sur des montagnes d’or.
Et lorsqu’un pays, pourtant gâté par la nature, se trouve dans cet état-là de misère généralisée, cela veut dire que son intelligentsia s’est complètement effondrée. C’est cela notre situation.

Comment expliquer que cette élite, pourtant bien formée, se soit effondrée ?

La première cause de cet effondrement, c’est notre esprit tel qu’il a été structuré dans ses désirs fondamentaux. N’oublions pas que l’élite a été formée comme une élite qui devrait finalement prendre comme modèle l’Occident avec ce qu’il a de plus superficiel ; ce que l’on a appelé la civilisation de pacotille.
Beaucoup de pacotille de l’Occident nous fascine à tel point que nous voulons ressembler à la petite bourgeoisie, avec des signes d’enrichissement les plus clinquants mais sans jamais réfléchir en profondeur sur ce que nous devons faire de notre pays.
C’est ainsi que nous avons une élite extravertie complètement dans ses désirs, dans ses besoins, dans sa vision du monde, dans sa perception des réalités, dans ses modes de raisonnement et dans sa faculté même d’appréhender le monde tel qu’il est. Quand on est si extraverti et qu’on ne sait même pas comment fonctionne réellement le système que les Occidentaux ont conclu, on finit par devenir des êtres très superficiels parce qu’on a finalement quitté ce qui constituait la profondeur de notre être et qui était enraciné dans certaines valeurs, dans une certaine tradition et dans une certaine vision du monde propre à l’Afrique et aux Africains.

Mais est-ce qu’il y a une autre cause fondamentale?

La deuxième cause, c’est la désorganisation de l’espace global à l’intérieur duquel nous avons vécu depuis nos indépendances. Je viens de parler de la situation néo-coloniale. Il ne faut pas oublier que ce sont là des pesanteurs énormes. Ca veut dire que nous avons en face de nous des forces qui ont été organisées pour que la néo-colonisation réussisse. Et beaucoup d’intellectuels ont été cooptés dans ce modèle néo-colonial.
Nous avons été dans les écoles européennes pour être des agents et des serviteurs de ce modèle. Avons-nous compris le questionnement que Cheik A. Kane nous destinait déjà dans les années 60 : « si on passe à l’école des Blancs c’est pour apprendre à vaincre sans avoir raison parce que les Blancs nous ont vaincus sans avoir raison ». Il fallait donc étudier l’homme blanc, maîtriser sa logique et pouvoir l’appliquer dans nos propres pays.
Or, nous qui avons étudié là-bas, quand nous revenons dans nos pays on est complètement ensorcelés, envoûtés par le modèle que nous avons vu là-bas à tel point que nous voulons vivre comme on vit là-bas. Alors que cela n’est pas possible.
Le modèle occidental n’est pas universalisable dans sa manière de fonctionner. Si on veut le faire fonctionner, l’on ne pourra aboutir qu’à des inégalités, à des injustices et finalement au système de vol pour pouvoir vivre comme les Occidentaux. C’est ce système de vol organisé qui a finalement structuré la mentalité des élites congolaises. Pour avoir de l’argent, on s’est prostitué avec le pouvoir qui pouvait nous le donner.
Et le pouvoir nous a imposé des concepts, des mythologies, des rituels populaires qu’on a répétés sans cesse. Conséquence : cette élite de perroquet a vraiment tué le pays parce que nous avons été des agents du système néo-colonial.

Pourriez-vous quelque peu expliciter votre idée ?

Tout cela peut sembler noir comme tableau. Mais c’est quand on a conscience des ténèbres dans lesquels on vit; c’est lorsqu’on a conscience de la désespérance à l’intérieur de laquelle on est complètement enfermé qu’on peut voir dans quelle direction il faut aller et quelles sont les lumières qu’il faut allumer.
Au Congo, particulièrement, il nous faut une révolution des lumières qui repose vraiment sur la confiance dans la raison face à la déraison qui détruit complètement le pays aujourd’hui. Confiance dans nos capacités d’organisation pour que nous puissions arriver aujourd’hui à mettre sur pied des structures qui nous aident finalement à échapper à l’emprise non seulement du système de la mondialisation actuelle mais de l’imbécillité généralisée qui, aujourd’hui, occupe notre espace de vie.

Est-ce à dire que vous êtes pessimiste en ce qui concerne l’intellectuel congolais, d’une manière générale ?

Lucide, mais pas pessimiste, parce que je sais que nous avons d’énormes atouts et qu’il suffit de très peu, c’est à dire d’une prise de conscience de quelques-uns qui s’organisent en fonction de cette prise de conscience, pour libérer les intelligences.
Quand je vois, pour ne prendre que les intellectuels qui sont en exil aujourd’hui, le nombre d’intellectuels congolais de grande valeur, des intellectuels très créatifs, je me dis qu’un pays qui a tant de cerveaux, même exilés, est un pays qui a de l’avenir. Mais, malheureusement, ce ne sont pas des intellectuels organisés. Pour prendre un exemple, voyez comment l’intelligentsia juive, qui est pourtant une intelligentsia de la diaspora, a été organisée pendant des années pour pouvoir assumer des responsabilités non seulement à l’échelle internationale, mais aussi dans le soutien à l’Etat d’Israël… Il nous faut quelque chose de ce type-là.

Qu’est-ce que les Congolais devront faire pour y arriver ?

Ce qu’il faut aujourd’hui, et je crois que c’est possible, c’est que certains leaders dans le monde des intellectuels congolais commencent à nous voir tous, l’un après l’autre, et à nous proposer un projet d’une organisation globale ou même des organisations des intellectuels autour de projets très précis pour le pays. Je n’ai pas la capacité d’organisation pour mettre sur pied un tel mouvement mais je sais dans quelle direction il faut aller pour que ceux qui en ont les qualités puissent le faire. Qu’est-ce que les Juifs font ? Ils se connaissent, ils peuvent vous dire aujourd’hui combien il y a des Juifs en Pologne, dans les universités polonaises, tout simplement parce qu’ils sont organisés pour se connaître. Ils peuvent dire combien il y a de mathématiciens, de philosophes. Quand ils ont besoin de quelqu’un, ils peuvent le chercher là où il est dans le monde entier.
Malheureusement, les Congolais ne sont nulle part. Nous n’avons même pas un début d’organisation. Il nous faut dans un premier temps un annuaire des intelligences congolaises à travers le monde. Et cela pourra se faire à partir de Kinshasa qui devra être le centre à partir duquel on organise finalement l’ensemble des forces intellectuelles, mais autour de projets très précis. Car, notre faiblesse c’est d’être disloqués et de vivre même en exil en tant que diaspora et vivre avec une conscience disloquée où chacun cherche à se tirer d’affaires seul et à survivre seul. Et on oublie alors le pays parce qu’il n’y a pas une organisation solide qui est derrière.
Je sais qu’aux Etats-Unis, un de nos hommes politiques émergents, Dr Alafouele Mbuyi Kalala, avait commencé avec l’idée de lancer un rassemblement pour une nouvelle société qui permettrait aux intellectuels de travailler à des projets sur le pays. Malheureusement, son idée n’a pas encore fait du chemin puisque nous n’avons pas mis sur pied des structures de mobilisation nécessaires. Or, je ressens ce besoin de mobilisation ou d’organisation dans plusieurs pays africains ou européens que je visite. Il y a certes des étincelles, mais il faut aujourd’hui un mouvement qui s’organise et qui précise ses ambitions et ses enjeux pour que le pays change. C’est la phase de l’espérance…
On ne peut pas avoir cent intellectuels et laisser le pays s’effondrer.

Par quel mécanisme par exemple peut-on, selon vous, espérer changer l’imaginaire d’un peuple comme le nôtre ?

Pour qu’on puisse arriver à cette espérance, il faut qu’il y ait vraiment une prise de conscience radicale. Et cette prise de conscience, il faut la faire émerger comme on a fait pour la Révolution française. Celle-ci a commencé par des salons littéraires, par des clubs philosophiques, des lieux de discussion et de débat où les gens ont commencé à échanger. La libération de la parole a libéré les esprits et petit à petit les gens ont commencé à penser autrement. Et quand on commence à penser autrement, la révolution n’est pas loin. Et je pense qu’il faut aussi libérer ces espaces de la discussion intellectuelle, de la circulation d’idées et de regroupement pour la lecture, la réflexion, les débats, les discussions. C’est cela qui permet finalement de changer l’imaginaire d’un peuple.
Mais aujourd’hui, je pense que l’un des problèmes de notre pays est que notre imaginaire aussi est bloqué par l’état extrême de misère, de dénuement, de précarité et de fragilité qui se trouve dans notre propre être. Il faut donc libérer l’imaginaire dans le sens d’un projet de société qui nous mobilise pour changer les choses. Malheureusement, je ne vois pas de projet qui nous soit proposé pour nous mobiliser. On a une classe politique incompétente et déconnectée des réalités, qui n’a pas des instruments logiques pour comprendre le monde dans lequel nous vivons et pouvoir y agir. C’est ainsi que nos hommes politiques sont dans des enjeux complètement superficiels. Ils ne comprennent pas que ce pays peut être vraiment la locomotive de toute l’Afrique. Et pourtant c’était notre ambition depuis les indépendances parce que le Congo était un pays très riche qui, dans les années 60 et 70, attirait beaucoup d’intellectuels qui venaient d’ailleurs parce qu’il y avait de l’espérance.

Si on a bien décrypté votre argumentaire, c’est qu’il n’y a plus d’espérance?

Aujourd’hui, on n’a plus ce projet d’espérance. On est complètement figés, tétanisés, paralysés dans notre imaginaire. Raison pour laquelle il faut libérer l’imaginaire aujourd’hui. C’est à la classe des intellectuels de le libérer. Mais cela exige que nous prenions au sérieux la crise de l’éducation, la crise de l’école, la crise de l’université dans notre pays parce que le type d’homme que nous sommes en train de former aujourd’hui, dans un système scolaire totalement déstructuré, va tout droit dans le mur. Et nous risquons de nous trouver dans une situation de re-colonisation extrême où, comme on l’a vu, ce ne serait pas des Européens, mais des Rwandais… qui s’empareront d’un pays où finalement il y a tout, mais où il n’y a personne pour organiser.
Il faut donc être à la fois lucide, mais aussi optimiste et justifier les vocations pour ceux qui ont le talent nécessaire de mobilisation et de rassemblement des intellectuels congolais. Cela est possible et on attend de ces leaders nouveaux qu’ils prennent la tête d’une organisation capable de nous conduire vers notre destinée véritable.

Parlons un peu de la mondialisation, comment les Congolais en particulier peuvent-ils se défendre pour qu’ils ne soient pas envahis par des idées qui viennent de l’extérieur ?

Je pense que c’est un problème de discernement et de lucidité. Discernement et lucidité parce qu’aujourd’hui il n’y a pas une mondialisation, il y en a deux. Il y a d’abord la mondialisation sauvage, cannibale, carnassière de ces grandes entreprises internationales qui veulent imposer le système du marché à tous les peuples, qui nous lancent des slogans complètement vides, qui nous font croire qu’ils ont - à partir de Washington, de la Banque mondiale, du Fonds monétaire international ou de l’Organisation mondiale du commerce - de solutions pour nos pays. Tout ça, c’est du mensonge. Ils n’ont comme solution, comme volonté que de pouvoir écraser les plus faibles, de s’enrichir et de maintenir l’hégémonie de la civilisation occidentale et de son modèle. Un modèle, je le répète, qui n’est pas universalisable parce qu’il est fondé sur la force, sur la capacité d’écraser les plus faibles.
Quand on nous fait croire que cette mondialisation-là est le chemin de notre avenir, c’est du mensonge pur et simple. Et il est dommage que beaucoup de Congolais comme beaucoup d’Africains, parce que l’analyse que je fais du Congo se retrouve dans beaucoup d’autres pays africains où l’on retrouve les mêmes symptômes, les mêmes maladies et les mêmes pathologies, croient qu’il y a de l’espoir du côté de cette mondialisation néo-libérale.
Ceux qui connaissent bien de l’intérieur ce système et qui y ont travaillé, savent ce que ce système est dans son essence. L’auteur de « La Grande Désillusion » connaît le système de l’intérieur et quand il parle de la désillusion, il sait de quoi il parle. Ziegler a écrit dernièrement « Les maîtres du monde et ceux qui leur résistent ». C’est un livre remarquable parce qu’on y voit les mécanismes de fonctionnement du néo-libéralisme aujourd’hui avec des vampires qui ont mis partout leurs mercenaires, particulièrement dans nos propres pays, des mercenaires politiques, des mercenaires intellectuels qui travaillent à faire circuler des slogans et des concepts souvent vides. Ils le font avec une phraséologie creuse pour nous faire croire que notre avenir dépend des institutions internationales.
Je ne crois pas à cette mondialisation-là.

A quelle mondialisation croyez-vous ?

Il y a par contre une mondialisation à laquelle je crois. Elle se trouve dans le mouvement alter-mondialiste actuel. Vous savez que la société civile de beaucoup de pays a commencé à s’organiser contre la mondialisation néo-libérale. Pourquoi ? C’est pour nous montrer là où le bât blesse. Or, le bât blesse parce que la mondialisation néo-libérale ne nous fait plus rêver. Elle nous écrase tellement qu’elle nous plonge dans la crise du rêve puisqu’on ne voit pas où nous allons. Elle ne nous donne pas envie de nous engager, mais nous met par contre dans une crise d’engagement qui ne nous permet pas de pouvoir travailler en croyant que cette mondialisation nous donnerait la prospérité et le bonheur nécessaires. Il y a une crise d’espérance, l’on dirait même une crise de mystique au sens vraiment de la spiritualité profonde. La mondialisation néo-libérale n’a aucune spiritualité, elle n’a aucune éthique. C’est la jungle au sens le plus barbare parce que même les animaux ont des règles.
On se rend donc compte que la nouvelle mondialisation c’est celle qui émerge dans le mouvement alter-mondialiste. Elle, au moins, fait rêver qu’un autre monde est possible. Elle donne une spiritualité, une mystique : on ne peut pas vivre sans être solidaires, sans que le bonheur ne soit le bonheur partagé, sans que la production des richesses, leur disposition et leur consommation n’obéissent à des règles d’enrichissement mutuel. Ca nous donne la volonté de nous engager et d’espérer. Je crois que ce mouvement-là est un mouvement d’avenir dont on gagnerait de plus en plus à élargir l’emprise dans notre pays mais aussi aux alentours de l’Afrique pour qu’il y ait une élite qui commence à rêver de manière alter-mondialiste, à spiritualiser notre vie avec la perception alter-mondialiste des choses, qui s’engage, qui rêve d’espérance. C’est quand on s’engagera dans cette perspective-là, c’est quand notre pensée, notre parler, notre vision du monde seront déterminés par ce rêve-là, que nous comprendrons qu’il faut qu’on casse avec le modèle prôné par la mondialisation néo-libérale.

C’est tout cela la mondialisation néo-libérale ?

Oui. C’est un modèle qui cherche à coopter quelques-uns parmi nous : les hommes politiques, les intellectuels, les scientifiques. On les coopte et puis on les enferme dans un moule, dans une sorte de nasse. Il y a un penseur camerounais qui en donne une bonne image : on est comme des poissons qui rentrent dans la nasse, ils se croient toujours libres. Mais quand on arrive au fond de la nasse, ils ne savent plus tourner. Beaucoup d’intellectuels, d’hommes politiques, de scientifiques sont aujourd’hui dans la nasse de la mondialisation néo-libérale. Il faut considérer cette nasse-là comme la destruction de notre liberté.
C’est dire que l’avenir est au bonheur partagé et solidaire. Et il faut que tous ceux qui croient en cette deuxième mondialisation puissent aujourd’hui diffuser ces idées, les partager et s’organiser pour lutter contre ceux qui nous gouvernent aujourd’hui et qui sont en fait des marionnettes de la nouvelle religion des organisations financières internationales.
Dans tous les cas, le rapport des forces semble ne pas avantager l’Afrique...
L’Afrique, c’était une civilisation d’avenir, une civilisation de l’humanité. Mais on a eu la malchance de tomber, d’entrer en choc avec une civilisation de la barbarie. Nous avons été vaincus parce que nous avons été humains. Certes, notre humanité a été notre faiblesse, mais elle va être notre force aujourd’hui pour l’avenir.
Parce qu’au bout de cinq siècles de sauvagerie occidentale, où va le monde actuellement ? Qu’est-ce que l’Occident peut encore proposer comme projet d’humanisation ? Rien. Ni sa politique, ni son économie ne sont en mesure aujourd’hui de proposer un projet d’humanité aux autres. Or, c’est d’humanité que le monde a besoin parce qu’on voit où nous mènent la sauvagerie et la barbarie. On voit où nous mène la construction du monde selon l’esprit occidental qui nous a vaincus.
Pour moi, ces cinq siècles de ténèbres étaient nécessaires pour qu’on comprenne que c’est nous qui avions raison et pas le monde occidental.
C’est le moment pour nous, au bout de ces cinq siècles de ténèbres et de gouffre dans lesquels nous sommes plongés, de dire que cela n’a été qu’une épreuve initiatique. La traite, la colonisation, la néo-colonisation et même la mondialisation actuelle, il faut les prendre comme des épreuves initiatiques, comme une épreuve de civilisation. Dans l’histoire de l’humanité, cinq siècles c’est rien finalement. On a l’impression que c’est très long, mais c’est rien parce qu’il fut un temps où l’on était les maîtres du monde. Jusqu’au 13ème ou au 14ème siècles, l’Afrique était l’espérance de l’humanité ; il ne faut pas oublier cela.

Mais finalement sous quel signe envisagez-vous la suite ?

En fait, la question qui se pose est celle de savoir si nous allons sortir forts et revigorés de cette épreuve initiatique, ou finalement vaincus. Si on sort de ces ténèbres vaincus, alors l’avenir n’a pas de sens. Or, je sais que nous n’avons pas été vaincus d’autant plus que notre première victoire est que nous sommes encore vivants.
Il y a des civilisations qui ont été écrasées, décimées. Nous, nous sommes encore vivants, et ça montre que nous avons une volonté, une énergie de vie dans laquelle on peut puiser.
Je ne connais pas beaucoup de peuples qui auraient vécu ce que nous avons vécu avec Mobutu et qui seraient encore en mesure d’affirmer que nous avons un avenir. Je ne connais pas beaucoup de peuples qui soient capables d’avoir subi toutes les voracités des vampires du monde entier et qui aujourd’hui seraient encore en mesure de dire, nous sommes un peuple uni. Si nous vivons et sommes encore unis en tant qu’espace au Congo aujourd’hui, cela veut dire que nous avons une énergie de vie qui est énorme et il faut croire que nous vaincrons l’épreuve initiatique. C’est pour cela que je n’ai pas du tout le sentiment que nous avons été créés pour être dominés. Non, c’est parce que nous sommes une grande civilisation que Dieu nous a mis dans cette épreuve initiatique pour montrer qu’au bout de la barbarie c’est nous qui avons raison, que l’humanité est solidaire, que l’économie de l’humanité doit être solidaire, que la politique de l’humanité doit l’être aussi ; que la culture de l’humanité doit être une culture solidaire. Ce sont les bases de notre civilisation. Il n’y a donc pas de raison qu’aujourd’hui on soit fasciné par ceux qui nous ont vaincus. Mais on est fasciné par quoi ? On est fasciné par la barbarie, par les armes de destruction massive, par la force qui détruit l’humanité.

Qu’entrevoyez-vous au bout du parcours ?

Il faudrait qu’il y ait un coté divin, c’est-à-dire profondément humain, qui puisse être capable de vaincre le côté diabolique de l’humanité qu’est le modèle occidental.
D’ailleurs, toutes les religions du monde vous le diront : le mal sera vaincu. Ca c’est l’espérance même qui fonde notre humanité en tant qu’humanité. C’est la conviction qu’au bout de tout cela, ce n’est pas le mal qui vaincra. Moi, je traduis : au bout de tout cela, c’est l’Afrique qui vaincra parce que nous sommes une civilisation dont les bases mêmes sont des bases fondées sur l’humanité. Ça nous a joué de mauvais tours dans l’histoire, mais ça nous jouera de très bons tours ; mais il faudrait que nous en prenions conscience parce que la construction de l’avenir va dépendre de plus en plus de nous.
C’est notre responsabilité historique. Nous sommes aujourd’hui en mesure de donner à l’humanité une véritable espérance et un horizon qui soit un horizon humain surtout que nous sommes au centre du dispositif d’invention de l’avenir aujourd’hui.
Tant qu’on n’a pas pris conscience de cela, on pense qu’on est des peuples faibles, des peuples dominés, qu’on est des peuples sans espérance. Non. On est des peuples qui devraient sortir maintenant de la forêt initiatique pour inventer l’avenir. C’est cela notre vocation.

Professeur, vous vivez à l’extérieur du pays, quelle lecture faites-vous actuellement de votre propre pays ?

Le pays me désole. J’ai honte parfois d’être Congolais. Donc, j’ai honte d’appartenir à un pays qui avait tous les atouts, toutes les chances pour ouvrir le chemin à l’Afrique, mais qui s’est trouvé complètement détruit par un type de mentalités, un type d’organisation sociale qui nous a menés où nous sommes. Mais ce sentiment que j’éprouve face à mon propre pays conduit à réfléchir un peu sur ce qui nous arrive et réfléchir aussi avec une espérance chrétienne qui est derrière, avec une volonté de saisir les signaux spirituels qu’il y a dans la vie des peuples comme dans la vie des individus.
Parce que, depuis l’indépendance du pays, le Congo est comme cet homme dans la Bible qui est tombé entre les mains des brigands sur la route de Jéricho. Les brigands l’ont finalement laissé pour mort au bord de la route. Et puis, il attend que quelqu’un vienne, avec une spiritualité nette, le remettre debout et au travail. Dans cet enjeu-là, sur quelle spiritualité, sur quelle politique, sur quelle volonté d’existence allons-nous mettre notre pays debout ? Et là, la simple analyse montre qu’il faut une nouvelle classe politique.

Quel regard portez-vous sur la classe politique congolaise ?

Jusqu’à ce jour, nous avons eu une classe politique qui n’a pas été à la hauteur des enjeux historiques. Dès le premier jour de notre indépendance, si vous analysez le discours prononcé le 30 juin 1960, vous verrez que tout était dans l’œuf. Notre crise était dans l’œuf. Kasa-Vubu se lève et fait un discours d’une complaisance incroyable. Il fait quoi ? Il se montre comme une sorte de caniche devant le roi des Belges. Il lie notre histoire ; il nous lie nous-mêmes, il veut par politesse vendre notre dignité aux Belges. Lumumba s’insurge tout de suite, mais avec une brutalité qui, tout d’un coup, montre qu’il n’a pas le sens de rapports des forces. Il sera détruit, mais il aura semé dans nos consciences certaines idées.
Puis, jaillit Mobutu fabriqué par le système néo-colonial et qui nous impose pendant une trentaine d’années une dictature parmi les plus féroces de notre histoire. Après viennent les Rwandais avec LD Kabila dans leur sac et il nous impose un système complètement débile qui ne comprend ni les enjeux internationaux de notre situation en tant que pays ni la vocation qui devait être la nôtre.
Et puis après, on a maintenant de jeunes gens qui n’ont aucune vision, aucune compétence ; de jeunes gens qui, manifestement, n’ont pas l’intelligence pour conduire le pays. Et cela rend tout notre peuple aussi socialement non intelligent. Ce qui donne du Congo l’idée d’un pays où la population n’a plus d’intelligence sociale pour s’organiser et éventer l’incompétence de la dictature, douce, molle, mais très dangereuse, très nuisible parce qu’elle détruit notre avenir aujourd’hui. Au fond, quand je regarde tout cela, malgré toute la tristesse, je me dis que nous sommes à la veille d’une grande révolution au Congo. Nous sommes à la veille, on dirait, d’une prise de conscience qui nous remettrait sur les rails et qui permettrait à ce pays d’être ce qu’il est vraiment. C’est ce que je sens, au moins chez les Congolais avec qui je discute du destin du pays.

N’est-ce pas béat comme optimisme lorsqu’on sait que les horizons sont bouchés ?

Pas du tout. Il n’y a rien de béat dans l’optimisme affiché. Certes, nous savons que les choses sont bloquées ; nous savons que nous avons des politiciens incompétents ; nous savons que notre économie est détruite et que nous sommes entre les mains des brigands, mais nous savons aussi que nous avons une révolution à accomplir.
Et cette révolution demande que tous ceux qui sont capables de penser notre avenir, de se rencontrer, de discuter, d’y proposer autre chose, se mettent debout ; qu’ils avancent parce que nous avons peut-être été, comme dit la Bible, ébranlés, mais nous n’avons pas été abattus. Et de cet ébranlement va jaillir cette révolution à laquelle je crois qui est la révolution de l’intelligence, de la pensée, de l’éthique, de la spiritualité. Un nouveau type d’hommes congolais devra naître bientôt et ce nouveau type de congolais sera aussi le nouveau type d’Africains.
Notre combat, c’est de faire en sorte que surgisse ce nouveau type de Congolais. Il doit surgir parce que, pour autant qu’on est déjà au fond du gouffre, nous sommes au fond du gouffre, il faut remonter. C’est l’étape actuelle.
Et c’est ce que signifie toute cette mascarade de transition. Nous sommes en pleine période d’enfantement d’un nouveau Congo. Et je sais qu’il y a déjà une nouvelle race politique qui est en train de naître et j’imagine qu’il y a d’autres encore, au pays comme à l’étranger qui veulent avancer, mais il faut qu’ils se rencontrent.

KÄ MANA est de nationalité congolaise. Après une maîtrise en Philosophie et Religions africaines obtenue à la Facutlé de Théologie Catholique de Kinshasa (1980), il a soutenu une thèse de doctorat en philosophie à l’Université Libre de Bruxelles sur « La transcendance poétique : Dieu, l’Etre et le Sens dans la poésie française contemporaine »(1985), et une thèse d’habilitation en théologie à l’Université des Sciences humaines de Strasbourg (France) sur le thème : « L’éthique de la culture. Les enjeux philosophiques et théologiques de la problématique culturelle africaine »(1999). Il a enseigné comme professeur visiteur à l’Université de Lausanne (Suisse) et à la Faculté de Théologie protestante de Paris. Kä Mana est actuellement directeur du Ceros (Porto-Novo, Bénin), secrétaire général de l’Oata et conseiller théologique au Cipcre (Bafoussam, Cameroun). Il enseigne l’éthique, la métaphysique et la pensée africaine à l’Ecole des Hautes études théologiques et sociales de l’Eglise Harriste (Efortheso, Abidjan, Côte d’Ivoire) ainsi qu’à l’Institut supérieur de Pédagogie pour Société en Mutation (Ipsom), Bandjoun, Cameroun)
Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont : Destinée Négro-Africaine : expérience de la dérive et énergétique du sens (1987), L’Afrique va-t-elle mourir ? (Karthala, Paris, 1993). Théologie africaine pour temps de crise (Karthala, Paris, 1993), Christ d’Afrique (Karthala, Paris, 1994). Chrétiens et Eglises d’Afrique : penser l’avenir (CLE, Yaoundé, 1997) La nouvelle évangélisation en Afrique, (Karthala, Paris, 2000) - Philosophie africaine et culture (Malaika, Ottawa, 2003), L’Afrique de la mondialisation (Malaika, Ottawa, 2003). Réussir l’Afrique Cipcre, Cameroun (2004), La Mission de l’Eglise africaine, Cipcre, Cameroun (2005)
.
PROPOS RECUEILLIS PAR FREDDY MULUMBA KABUAYI

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