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Genre: Homme Inscrit le: 27 Juin 2002 Sujets: 235 Messages: 13751 Localisation: United States of Gwada
Posté le: 03 Fév 2004 17:19 Sujet du message: Histoire de Nègre gréco-latin
La France, au-delà des religions, des cultures des pigmentations, doit se construire une culture commune permettant la lecture de notre histoire et des apports qui en font l'unité.
Par un bel après-midi je me promène avec une amie de Montréal venue me rendre visite à Paris et lui propose une visite du Père-Lachaise, promenade baroque et romantique, vue imprenable sur Paris et la France, son histoire passée et présente, son patrimoine culturel et social. Commentateur improvisé d'un vaste livre d'histoire, je ressens le plaisir, presque la fierté, de celui qui mène une visite en son jardin, cette chose vivante qui le nourrit. Nous rencontrons, chemin faisant, deux dames aux cheveux blancs qui nous demandent de les aider à trouver la tombe de Molière.
Pour répondre aimablement aux questions des vieilles dames, je leur fais remarquer que cet emplacement doit être récent et que normalement, à cette époque, les gens de théâtre n'avaient droit qu'à la fosse commune, destin posthume auquel a échappé Molière. D'ailleurs, cela est indiqué sur cet écriteau écrit en latin que j'essaie de leur traduire. Silence soudain. Les yeux s'écarquillent et les bouches béent. «Comment ? s'étonne une de ces dames, d'une voix douce, on vous apprend ça aussi, dans votre pays... l'Afrique, le latin ?» Silence gêné. Carole me jette un oeil par-dessous et réprime un fou rire. Je les regarde, elles sont gentilles, pourquoi leur faire de la peine ? Elles sont seulement mal informées. Après avoir d'un clin d'oeil sondé dans les rides de ces yeux bleus les abysses de l'ignorance, je fais taire prudemment en moi les hurlements des fantômes des Senghor, Boigny, Diop et toute la foule de la confrérie des «nègres gréco-latins», cette maladie célibataire et incurable des Noirs qui se refusent à faire les pitres, les forts en muscles, les musiciens faciles et rigolos et les danseurs érotiques, même au prix de leur destin ou de leur vie professionnelle. Brume persistante sur continent africain. Alors, prudemment, en quête d'un passage, je réduis ma voilure charlatane, évite l'écueil du Continent noir et prends le cap Bonne-Espérance, celui d'une courte pédagogie qui pourrait être salutaire.
«Non, répliqué-je avec mon plus beau sourire (vous savez, celui, rassurant et ostensible, du Noir reconnaissable), c'est que je suis guadeloupéen, c'est-à-dire français depuis plus de quatre siècles.»
«Ah bon ! Ah bon ! continue la vieille dame tout à son premier étonnement. C'est extraordinaire, extraordinaire !» Et elles s'en vont cahin-caha parmi les morts, s'appuyant l'une contre l'autre, raconter à leur club du troisième âge qu'elles ont fait une rencontre extraordinaire : un nègre parlant latin. Nous sommes en octobre 2003, XXIe siècle.
Alors Carole se lâche d'un éclat de rire à réveiller les morts. Son accent de vieux français passé en outre-mer ouvre tous les replis de son humour. «Alors, ça, dis donc, c'est qu'elles te voient encore sortir du bateau avec la chaîne au cou ! Ils sont tous comme ça ici, dis-moi ?»
«Non bien sûr, rétorqué-je un peu las. Mais il y a du travail, il y a du travail.»
Je viens de raconter un des nombreux épisodes de l'histoire banale du «nègre gréco-latin» vécue au quotidien. Rien de nouveau, mais j'avais honte, non pas pour moi, mais pour ces dames si gentilles mais un peu sottes, et devant Carole la Québécoise, pour la France entière. Une France qui n'a pas encore intégré dans sa culture profonde que la couleur ne fait pas le moine ou la nationalité. L'intégration, c'est comme l'outre-mer, cela n'a pas qu'un seul côté. On nous vend au quotidien ce concept mal fagoté d'intégration comme s'il y avait d'un côté une machine en ordre de marche et de l'autre des gens pour y entrer. Non, mille fois non. Intégrer les autres, c'est d'abord s'intégrer soi-même. Pour qu'une intégration soit réussie, il faut une mue, c'est biologique. Un mouvement de soi en soi. Il faut intégrer en soi le fait que le problème n'est pas la culture des autres, mais son propre niveau de civilisation. Français, encore un effort pour être républicains. Un effort de civilisation. Ce que la Rome antique a réussi serait hors notre portée dans ce village global ? La république n'est pas un fait acquis mais un mouvement permanent. Il faut aujourd'hui assimiler et digérer le plat trop riche de la colonisation. Il faut apprendre à tous les Français et leur faire entrer dans la tête par tous les moyens que, depuis des siècles, la république a fait de par le monde des enfants naturels et de toutes les couleurs qu'il s'agit aujourd'hui de reconnaître comme des enfants à part entière. Elle doit faire son coming out. Elle ne s'en portera que mieux. On réduit le problème à celui de l'immigration. C'est un problème en soi mais qui découle d'un tout qui a une histoire dont la France est la principale protagoniste. Séparer, comme le fait le HCI (Haut Conseil à l'intégration), les problèmes de l'immigration et ceux des ressortissants d'outre-mer, par exemple, est une erreur fondamentale qui masque le fond de la question. Parler d'un préfet musulman comme signe d'intégration, c'est redoubler l'erreur d'une faute. Le mot intégration lui-même est un mot dangereux qui ne semble pas opératoire pour le problème de civilisation qui nous concerne aujourd'hui. Il contribue même à brouiller les pistes. Une célèbre députée socialiste, que j'estime par ailleurs comme personne et dont je tairai le nom, me dit un jour à l'occasion d'une entrevue : «Vous êtes un des plus beaux exemples d'intégration que je connaisse.» Erreur madame, revoyez votre histoire. Vous avez le même problème d'intégration que moi en tant que Français qui est de faire l'effort de reconnaître les autres comme des autres vous-même. Ce n'est pas un effort moral, il ne s'agit pas de morale judéo-chrétienne, mais un effort intellectuel qui nous oblige à être au niveau du principe républicain qui fonde notre vivre-ensemble. C'est un travail d'autoéducation de la France par elle-même qui doit assimiler le fait qu'au-delà des religions, des cultures, et des pigmentations, il doit se construire une culture commune permettant la lecture, à la lumière du présent, de notre histoire et des apports divers qui en font l'unité. Et donc que la différence visible est une donnée seconde par rapport à l'unité d'une nation. A défaut de cet effort d'éducation et de culture qui doit se faire dans tout le champ social et pas seulement à l'école, il y aura encore dans cent ans des vieilles dames pour s'étonner qu'un Noir ou Ahmed Ali soient vraiment français et de culture française. Des gens parfois d'une exquise gentillesse qui ne savent pas qu'ils sont racistes parce que l'aliment du racisme ordinaire est tout bêtement un manque cruel de culture et pas seulement d'éducation. Ce qu'ils connaissent du Noir ou du Maghrébin, c'est ce que leur donnent à voir le commerce et la télé : une banalisation ostensible de signes : le Noir baraqué, cerbère tout en muscles qui fait peur à l'entrée des magasins, les athlètes, les danseurs et musiciens, les brûleurs de voitures, les femmes voilées, les manoeuvres qui font des boulots que ne font pas les Blancs, etc. La loi du commerce est de répondre à la demande et jouer sur les signes reconnaissables, donc les préjugés. Lutter contre les préjugés, c'est faire une offre différente, et en même temps préparer à recevoir cette offre.
Le fait de nommer un préfet en le disant musulman ou un Noir au ministère de l'Intégration, comme si quelque part il représentait à lui seul le problème de l'intégration, sont des signes, voire des stigmates, qui ne vont pas forcément contre les préjugés. La manière dont ils sont présentés peut au contraire renforcer à la fois l'idée d'exception du geste et d'exception, du point de vue de la nation, de la communauté de personnes qu'ils sont censés représenter. Singulariser l'offre peut être contre-productif. Il faut la multiplier et la diversifier. Il faut passer de l'état d'exception à la règle, c'est-à-dire à ce qui ne se voit pas.
Posté le: 03 Fév 2004 17:28 Sujet du message: Histoire de Nègre gréco-latin
très interessant,mais je ne suis pas d'accord sur certains points...
vraiment enrichissant comme point de vue
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Posté le: 07 Fév 2004 22:50 Sujet du message: Histoire de Nègre gréco-latin
6klôn a écrit:
«Non, répliqué-je avec mon plus beau sourire (vous savez, celui, rassurant et ostensible, du Noir reconnaissable), c'est que je suis guadeloupéen, c'est-à-dire français depuis plus de quatre siècles.»
la notion de culture commune me laisse dubitative. en revanche je trouve tout à fait pertinentes les conclusions sur l'intégration. pourquoi ce refus de voir les problèmes de fond et les contradictions de la république? et à quand l'autoéducation?...N°1, cf. la constitution: la NATION une et indivisible ...dans sa diversité?. _________________ "Une fois pour toute nous posons ce principe: une société est raciste ou elle ne l'est pas. Tant qu'on aura pas saisi cette évidence, on laissera de côté un grand nombre de problèmes. "Frantz FANON
Posté le: 08 Fév 2004 04:39 Sujet du message: Histoire de Nègre gréco-latin
Costaud le sujet !
Je ne rentrerai pas dans le débat autour des arguments présentés... simplement que parce que ce sujet (forcément lié à tant de choses désagréables aussi bien sorties des limbes du passé que cruellement présentes dans tant de lieux sur cette planète) me fait toujours mal à chaque minute, chaque seconde que je vis... et que je vivrai sans doute encore ainsi, car je sais que ce n'est pas demain la veille que cela s'améliorera...
Comme je ne suis pas maso donc (Attention ! cela ne vaut que pour moi : sa pa pou tombé en jadin pèsonn' !), j'essaie de me concentrer sur une réflexion à un niveau autre, et je m'offre le luxe de vous en faire part, si voulvoulé bien.
L'Europe, y compris la Russie, est en train de réinstaller tranquillement le nazisme. Pourtant le travail de mémoire a été bien fait. J'ai même fait partie, là-bas, sous mes cocotiers, de cette génération qui a tant ingurgité de films sur la 2nde guerre mondiale, au point que je suis devenue une véritable écorchée vive que la seule vue d'un uniforme allemand entrevue sur un écran, rend déjà malade.
Ma conclusion est la suivante : oui, il est vital de ne pas falsifier l'histoire (par exemple, comme Napoléon l'a fait en détruisant les nez trop visiblement négroïdes des sphinx) ; oui, il est nécessaire de respecter un devoir de mémoire ; mais surtout ce qui manque dans ce système d'éducation français, ce n'est pas l'esprit critique ou l'esprit logique, qui bien que très utiles voire indispensables, ne seront jamais que des outils pouvant servir indifféremment le bien ou le mal. Ce qui manque, c'est tout l'art de tirer des leçons du passé pour devenir vraiment meilleurs, non seulement plus humains, mais véritablement humanistes.
L'école nous en apprend la définition, nous dit qui l'était ou qui ne l'était pas, mais ne nous apprend pas Comment l'être ou comment l'être mieux. La difficulté, c'est de savoir s'engager sur un tel chemin, qui est, n'ayons pas peur des mots, un chemin de spiritualité ; et cela sans tomber dans un parti pris pour un courant religieux ou un autre, tous portant, quoiqu'on en dise, les germes du refus des autres courants, donc des humains qui les représentent.
Et ce n'est peut-être pas un hasard, qu'il en soit ainsi. Un grand nombre de personnes ne pensent-elles pas que sans un Dieu, il est vain de cultiver l'amour de sa prochaine (et de son prochain) ? Alors pourquoi enseigner en classe l'art d'être humaniste ?
Curieusement, il y a une autre discipline qui n'est enseignée que dans de grandes écoles privées difficiles d'accès, sauf pour ceux qui y sont préparés par leur famille depuis leur plus jeune âge : le commerce. Ce qui est enseigné hors de ces écoles est partiel ou limité à de l'exécution (vente, marketing, etc.).
A bien regarder, nous serions bien des pions dans une vaste machinerie organisée par des personnes qui n'ont aucune parcelle d'humanisme, d'universalité de l'amour et qui tiennent à conserver les rênes du pouvoir par le biais de ceux de l'argent.
Finalement, diviser pour mieux régner dit-on ! C'est réussi ! Nous sommes si occupés à nous haïr les uns les autres, que nous ne voyons pas que nous sommes tous méprisés par une minorité qui elle sait se reproduire sans jamais être inquiétée...
Bon ! J'arrête : je crois que j'ai trop déliré là. Je suis fatiguée et je relirai demain pour voir si je ne suis pas allée trop loin. Si c'est le cas, je m'en excuse d'avance.
Posté le: 08 Fév 2004 10:57 Sujet du message: Histoire de Nègre gréco-latin
6klôn a écrit:
Le fait de nommer un préfet en le disant musulman ou un Noir au ministère de l'Intégration, comme si quelque part il représentait à lui seul le problème de l'intégration, sont des signes, voire des stigmates, qui ne vont pas forcément contre les préjugés. La manière dont ils sont présentés peut au contraire renforcer à la fois l'idée d'exception du geste et d'exception, du point de vue de la nation, de la communauté de personnes qu'ils sont censés représenter. Singulariser l'offre peut être contre-productif. Il faut la multiplier et la diversifier. Il faut passer de l'état d'exception à la règle, c'est-à-dire à ce qui ne se voit pas.
J'aime bien cette conclusion. C'est incroyable quand même de toujours préciser les origines des gens dans les reportages. Un jeune d'origine maghrébine... Ah mais Lolo, tu te trompes! C'est pas méchant, c'est juste pour faire avancer l'enquête voyons!
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