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ouvrages esclavage et question noire


 
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ota
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  Posté le: 16 Avr 2006 11:56    Sujet du message: ouvrages esclavage et question Noire Répondre en citant

Communiqué : Nouvelles Publications « marronnes » à paraître le 01 mars 2006

« Tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens, les histoires de chasse continueront à glorifier le chasseur » dit le vieux proverbe africain.

Pour démarrer l’année 2006, les éditions Homnisphères ont choisi d’apporter leur contribution au travail de mémoire sur la douloureuse question de la traite atlantique et de l’esclavage qui devrait, la date commémorative du 10 mai aidant, s’inscrire enfin dans la « mémoire française ». Mais les processus de mémoire et du souvenir ne sont pas des données gratuites, d’autant qu’à culture dominée, mémoire dominée, à civilisation dominante, mémoire dominante. La prise de conscience collective qui s’amorce tardivement en France en est le meilleur exemple et suppose d’ouvrir sans tabous un vrai travail de mémoire et de débats afin de sortir d’un face à face pervers entretenu ici et là. Pour cette raison essentielle, l’ouvrage collectif ESCLAVES NOIRS, MAÎTRES BLANCS, entend apporter des éclairages essentiels sur les différents aspects – moral, social, politique, juridique, économique – de ce crime impuni.

Nous aurions pu en rester là. Mais nous avons voulu aller plus loin et déborder sur la question « dite Noire », si fortement présente dans le débat public. Avec l’ouvrage DU CRIME D’ÊTRE « NOIR », le philosophe Bassidiki Coulibaly pose avec courage, lucidité et intelligence - notamment via l’histoire des traites négrières musulmanes et chrétiennes (qui ont ravagé le continent africain) ainsi que des différentes résistances africaines à la domination coloniale - l’épineuse question de « l’identité noire » aujourd’hui. Un ouvrage de salubrité publique pour sortir du conditionnement idéologique et réveiller les consciences endormies.


ESCLAVES NOIRS, MAÎTRES BLANCS
Quand la mémoire de l’opprimé s’oppose à la mémoire de l’oppresseur

COLLECTIF sous la direction de Aggée C. Lomo Myazhiom avec les contributions de : Christiane Taubira, Henri Bangou, Auguste Armet, Yoporeka Somet, Kofi Adu Manyah, Aimé Césaire, Buata Malela, Cyr-Henri Chelim, Martial Ze Belinga, Bassidiki Coulibaly, Louis Sala-Molins.


Par son ampleur et sa durée, son étendue dans l’espace (Afrique, Europe, Amérique, Asie) mais aussi et surtout par ses conséquences, la traite atlantique est une question capitale qui, au-delà du peuple noir, concerne et interpelle la conscience humaine.
Légalisée par le Code noir de Colbert en 1685, soutenue par la papauté, pensée, argumentée et justifiée par les philosophes des Lumières, la traite atlantique érigea en système une économie-monde capitaliste (avant l’heure) basée sur l’instinct de prédation, l’appât du gain et le principe de chosification de l’Homme par l’Homme.
L’Occident chrétien, responsable de ce très grand « dérangement » de l’histoire qui dura du XVIe au XIXe siècle, organisa avec méthode la déportation de millions d’Africains. De ce trafic négrier sont nées les sociétés actuelles des Caraïbes, de la Guyane, du Brésil et les communautés noires de l’Amérique du Nord.
Reconnus comme un crime contre l’humanité en France depuis 2001, la traite négrière transatlantique et l’esclavage représentent une lourde page de l’histoire de l’humanité et appellent un travail de mémoire et de justice.


Collection Latitudes Noires
Format 14 X 19 320 pages, ISBN : 2-915129-13-4, Prix : 20 euros

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DU CRIME D’ÊTRE « NOIR »
Un milliard de « Noirs » dans une prison identitaire

de Bassidiki COULIBALY

De quelle identité peut-on se prévaloir lorsqu’on est « Noir » et que l’on s’appelle Toussaint Louverture, Ahmad Baba, Béhanzin, Malcolm X, Elijah Muhammad, Aimé Césaire, Cheikh Anta Diop, Frantz Fanon, Edson Arantes do Nascimiento alias Pelé, ou Nelson Mandela ? Des « Noirs », on en trouve sous tous les cieux, dans tous les pays, de toutes les religions, à tous les niveaux des hiérarchies sociales. Mais peut-on dire « les Noirs » comme s’il s’agissait d’une espèce à part, comme s’il s’agissait d’un conglomérat d’individus tous identiques ? D’ailleurs, qu’est-ce qu’un « Noir » ? Qu’est-ce qu’être « Noir » ? Qui sont « les Noirs » ?
Après avoir été éjectés de la famille humaine pendant plusieurs siècles par le Code noir de Colbert, « les Noirs » ont-ils réintégré l’humanité ? Partout, on entend parler du « problème noir », de la « question noire ». Mais la « question noire », n’est-elle pas aussi et surtout la « question non-noire », qui est aussi la « question blanche », qui est aussi la « question arabe », qui est aussi la « question jaune », qui est surtout la question de l’humanité elle-même ?
Après avoir payé par millions de vies pour le crime d’être « Noirs », les « Noirs » doivent encore payer aujourd’hui pour le même crime : ils sont toujours « Noirs » ! De quoi rendre fou l’être humain le plus zen, de quoi faire des « Noirs » les locataires désespérés d’une prison identitaire.

Bassidiki COULIBALY est docteur en philosophie et collabore à la revue de sciences humaines Le Détour. Auteur de différents travaux sur Jean-Paul Sartre, ses domaines de recherche concernent la philosophie politique, les questions coloniales, l’Afrique et les diasporas noires.

Collection Latitudes Noires
Format 11 X 19 224 pages, ISBN : 2-915129-12-6, Prix : 15 euros

De très nombreux extraits des 2 ouvrages sont en ligne sur le site www.homnispheres.com

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Editions Homnisphères
21 rue Mademoiselle 75015 Paris
Tél : 01 46 63 66 57 & Fax : 01 46 63 76 19
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  Posté le: 16 Avr 2006 12:20    Sujet du message: ouvrages esclavage et question Noire Répondre en citant

Ouh la! crois moi, tu t'es trompé de forum.
ici on se saoule au Tang orange avec kevina et adele-muguette entre deux sujets du type : "C'est qui qui chante quoi? " ou "quelles stars vous fait le plus fantasmé et pourquoi?"
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ota
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  Posté le: 16 Avr 2006 12:24    Sujet du message: ouvrages esclavage et question Noire Répondre en citant

Extrait: ESCLAVES NOIRS, MAÎTRES BLANCS
Quand la mémoire de l’opprimé s’oppose à la mémoire de l’oppresseur

COLLECTIF sous la direction de Aggée C. Lomo Myazhiom avec les contributions de : Christiane Taubira, Henri Bangou, Auguste Armet, Yoporeka Somet, Kofi Adu Manyah, Aimé Césaire, Buata Malela, Cyr-Henri Chelim, Martial Ze Belinga, Bassidiki Coulibaly, Louis Sala-Molins.




Les conditions sociales et sanitaires des esclaves aux Antilles françaises du XVIle au XIXe siècle


Auguste ARMET
Considérations générales sur l’esclavage

S’il est vrai que les Africains ont connu la servitude dès les premiers jours de cette institution - on parle d’esclavage antique -, en fait, leur mise en esclavage, par d’autres peuples, de la manière massive que l’on sait, ne remonte qu’aux années 1500. C’est, en effet, à cette époque que les Espagnols, après les Portugais, et à l’instigation de Las Casas, décidèrent, pour assurer le travail dans les mines, de remplacer par des Noirs les Indiens d’Amérique Centrale, jugés trop fragiles et qui refusaient leur statut en se laissant mourir.

Les Anglais et les Français, qui n’avaient pas d’Indiens à leur disposition, utilisaient la main-d’œuvre que constituaient « les engagés » ou « trente-six mois », sortes de co-contractants puisés dans les couches pauvres des roturiers, des exclus de la noblesse et des déclassés de la société : criminels et prostituées. Le caractère transitoire de cette main-d’œuvre ne convenant pas aux colons, ces derniers réclamèrent l’autorisation d’employer des esclaves Africains. C’est ainsi que Louis XIII, par l’Edit du 31 octobre 1636, signa l’acte de naissance de l’esclavage dans les Antilles Françaises. L’Eglise catholique avait pour sa part donnée sa bénédiction à ce commerce odieux, par une bulle spéciale du Pape Nicolas V.

Pour organiser et réaliser le transport et la déportation des Nègres des côtes africaines vers celles des îles d’Amérique, plusieurs compagnies (ou entreprises de transport) furent créées avec l’appui de l’administration royale avant que le commerce de la traite ne devienne, à la suite de la faillite desdites compagnies, une affaire privée et libérale engageant, à côté des victimes (« les bois d’ébène »), les armateurs et gros négociants des ports de France, les Capitaines négriers, les potentats africains, les courtiers et autres « mafouc ».

Des comptoirs du Sénégal, de l’île de Gorée, des îles Banane, du Bénin ou des côtes d’Angola - qui étaient autant de sites et de « mines » de ravitaillement de Nègres - aux rives de la Caraïbe, un long périple de plusieurs semaines à plusieurs mois devait être parcouru par ces bateaux négriers et leur cargaison. A leur retour, ces bateaux, chargés de fruits tropicaux (sucre, café, indigo, coton, tabac, cacao), transitaient par les ports négriers de la France : Le Havre, Bordeaux, La Rochelle, Saint-Malo, Lorient, Marseille et surtout Nantes. Cette rotation, ce commerce de troc, de produits divers contre des vies humaines, se soldait généralement par un bénéfice de 200%, dont la moitié grâce à la vente des esclaves. Le sucre et le café ne pouvant être totalement absorbés par la France, ces produits étaient ensuite réexpédiés en Europe, essentiellement vers les pays du nord de l’Europe. Au XVIIIe siècle, le commerce de la France était de ce fait excédentaire. On voit donc bien que l’apparition de la société esclavagiste aux Antilles fut, en fin de compte, l’aboutissement d’un processus historique bien particulier, issu tant du développement économique des grandes métropoles européennes que des caractéristiques géographiques et humaines des îles. C’est ainsi qu’apparurent les « Routes de l’Esclavage ».

Ce qu’il faut retenir de cette histoire triste et sombre, c’est le caractère éminemment cruel et déshumanisant de la traite, deux aspects très bien illustrés par les conditions sociales et sanitaires des esclaves aux Antilles Françaises. Mais l’étude de ces conditions ne concerne pas que la vie dans les îles et dans les plantations. Elle concerne également la traversée et la vie à bord des bateaux négriers. L’approfondissement de cette question permet ainsi :
de constater, sur le parcours allant de la captivité à l’arrivée aux îles, les conditions effroyables de vie à bord de ces « prisons flottantes », avec l’entassement des Nègres dans les cales, la pénurie de nourriture, une hygiène de vie exécrable et néfaste pour la santé. De fait, une situation sociale et sanitaire génératrice d’épidémies qui exterminèrent des cargaisons de « bois d’ébène » à concurrence de 10% au cours de la traversée, et ce, en dépit des soins et interventions thérapeutiques prodigués par les chirurgiens flibustiers.
de voir comment les esclaves arrivés aux Antilles - près de 4 millions - furent voués, non seulement aux atrocités du fouet et des fers, mais également aux souffrances dues aux conditions d’exploitation féroce de leur force de travail. Sans omettre les maladies tropicales ou importées dans leur aventure coloniale, qui les décimaient quelquefois par centaines malgré, là aussi, les soins administrés par les médecins, chirurgiens et infirmiers attachés à la plantation.

Nous devons donc envisager, au-delà du cadre clinique, les divers facteurs ayant exercé une influence sur la santé des esclaves, en restituant l’environnement vital sur les navires négriers, d’une part, puis sur la plantation, d’autre part. De même devons-nous aussi nous interroger sur les « réactions psychologiques et physiologiques de ceux que l’on débarquait sur une terre inconnue et qui se sentaient palpés, pincés, triturés sans ménagement, marchandises humaines au centre d’enjeux économiques considérables » (1).

De la captivité à l’arrivée aux îles

On peut sans difficulté réaliser la grande souffrance et, pire encore, l’humiliation des hommes et des femmes issus des caravanes d’esclaves enlevés de leur environnement naturel et pris en otage par la force et la violence par dizaines, par centaines, par milliers enchaînés au moyen du bois de « mayombe », sorte de fourche en bois dont le diamètre était à peine supérieur à celui des cous des captifs. La nuit venue, la fourche était attachée à un arbre et n’était enlevée qu’après la vente. Mal nourris, harassés de fatigue, porteurs de nombreuses blessures infectées et gangrenées, beaucoup mourraient en cours de voyage ou à l’arrivée, les marchands tuant les malades et tous ceux qu’ils jugeaient invendables. Après plusieurs jours de marche de l’intérieur des terres vers les côtes où attendaient les navires négriers, arrivait l’heure fatidique de la vente entrecoupée par un court séjour en camp de rafraîchissement. Au moment de la vente, le prix du captif était fonction de la qualité de « la pièce d’Inde », c’est-à-dire du Noir solide et trapu ayant entre 15 et 40 ans, de la jeune femme saine, à la poitrine et au bassin bien développés, âgée de moins de 30 ans, le plus léger défaut diminuant fortement le prix.

Attentif, le chirurgien explorait, palpait, tâtait, grattait, léchait parfois l’esclave afin de découvrir dans le goût de la sueur certaines maladies. Il devait absolument dépister les moindres imperfections, les parasitoses (ver de Guinée, gale et surtout le pian). Il devait respecter scrupuleusement les règles d’achat que l’Historien Ducasse a découvertes dans un manuscrit anonyme de la bibliothèque de Nantes :
Surtout point de vieux à la peau ridée, (...) pendants et ratatinés.
Point de grands nègres efflanqués, poitrines étroites, yeux égarés à l’air imbécile qui annoncent la disposition à l’épilepsie.
Point de femmes aux tétons cabrés, aux mamelles pendantes et flasques. La vente conclue, le Noir captif, considéré comme prisonnier de guerre selon le droit du vainqueur, était assimilé à un animal vivant, sans statut juridique, ravalé au rang de chose, meuble ou objet. Il devenait la propriété privée de l’armateur qui avait commandité le voyage. Après l’achat, le chirurgien procédait à l’estampage du captif, le marquage au fer rouge d’une lettre ou d’une marque indélébile, soit sur la cuisse, sur la fesse ou sous le téton des femmes. Une fois marqués, les captifs étaient ensuite embarqués. Jusqu’au début du XVIIIe siècle, un baptême collectif précédait le départ du navire. Ensuite la tragédie des esclaves rencontrait une nouvelle phase, celle du voyage sans espoir de retour, la route de l’Amérique.

Sur le négrier, véritable « prison flottante », les Nègres étaient entassés les uns contre les autres en position couchée ou debout. En règle générale, les hommes étaient enchaînés aux pieds et aux mains dans des entreponts de la cale du navire. Sur un navire prévu pour 350 captifs, comme « la Vigilante », le dortoir des hommes mesurait 11,50 mètres sur 6,70 mètres, celui des femmes 4,50 mètres sur 6 mètres. A bord des navires français, il était prévu 1 mètre cube d’air par personne et 60 à 70 centimètres carrés d’espace. Empilés dans les entreponts comme des poissons séchés, les captifs écoutaient avec angoisse le craquement lugubre de la coque. Le balancement du navire chavirait leur cœur, le mal de mer les prenait à la tête. Abattus, effondrés, ils quittaient le monde de leurs habitudes vers une destination inconnue. Dans la « captiverie flottante », mal aérée par des écoutilles fermées par des barres de fer et des cadenas, régnaient une chaleur suffocante aux odeurs nauséabondes et une atmosphère irrespirable et répugnante.

Quant à l’alimentation, à la limite de l’acceptable, elle était à base de grumeau, une sorte de soupe de fèves mélangées à de la farine de maïs ou de riz, agrémentée de piment et d’huile de palme. Outre cette soupe, et selon les époques, il y avait des salaisons de morue, des bouillons d’herbes et de fruits frais. Aux escales, le menu s’enrichissait de cassave (galette de manioc), de légumes verts, et d’un peu de viande de tortue séchée. Les repas étaient servis à onze et seize heures. Par beau temps, les captifs mangeaient sur le pont. Deux fois par semaine, le jeudi et le dimanche, ils recevaient un demi verre d’eau-de-vie coupée d’eau. Le dimanche, un biscuit était ajouté à la ration ainsi qu’un petit morceau de bœuf salé. Le problème de l’eau était un véritable casse-tête, car il fallait assurer à la fois la boisson et le lavage de plusieurs centaines de Nègres au cours du voyage. La ration normale était une baraque par personne pour tout le voyage. On imagine aisément les pénuries et la pollution de l’eau qui entraînait des dysenteries.

Outre les séances de nettoyage une fois par jour pour les femmes et deux fois par semaine pour les hommes, il y avait des séances d’exercice physique, principalement la danse. Après cette « gymnastique », les captifs s’occupaient à tisser, à fabriquer des paniers, à confectionner des pagnes. Le retour dans l’entrepont était précédé de la vérification des fers. La discipline était stricte et les châtiments sévères et brutaux pour mater les velléités de révoltes et d’émeutes qui éclataient assez fréquemment malgré les multiples précautions des négriers. Toutefois, selon les écrits de l’époque, la cruauté des négriers n’atteignit jamais le niveau de sadisme et d’atrocité de certains colons. On comprend donc fort bien que, si au départ des côtes africaines - après de courtes escales en camp de traite ou au baracom - les captifs étaient jeunes et vigoureux, les conditions de sous-alimentation et de manque d’hygiène ainsi que les épidémies au cours de la longue traversée transformaient un grand nombre de captifs dans la force de l’âge en des « déchets soutenant à peine leur tête ».

D’une année à l’autre, d’un navire à l’autre, d’un voyage à l’autre, le nombre de décès variait considérablement. Parfois, les vents favorables et l’absence d’épidémie permettaient l’arrivée à bon port de toute la cargaison. Plus couramment, à la suite de grands calmes ou d’épidémies, toute la cargaison devait être immergée. Au début de la traite française, le taux de mortalité moyen était de 20 à 30%. Ce chiffre allait cependant chuter progressivement, grâce aux meilleures conditions d’existence à bord des navires, cela dans l’intérêt des armateurs et du monde négrier. D’une manière générale, les rapports des chirurgiens faisaient état de quatre principales causes de décès :
les troubles digestifs et particulièrement les dysenteries avec les « diarrhées banales », les « diarrhées vermineuses ».
« le scorbut » qui sévissait sur tous les navires sans exception, en raison de la longueur de la traversée et de l’alimentation carencée.
les « fièvres putrides » qui s’apparentaient à la fièvre typhoïde et n’épargnaient aucune traversée.
les épidémies de fièvre jaune ou mal de Siam et de variole ainsi que les parasites et maladies infectieuses. Ces différentes maladies accompagnaient l’esclave tout au long de la traversée et s’ajoutaient à celles qu’ils rencontraient lors de son arrivée sur la plantation.

L’arrivée aux îles et la vie sur les plantations

Après deux ou trois mois de traversée, cinq semaines pour les meilleurs bateaux à voile lorsqu’ils étaient aidés par les vents, neuf mois pour les plus lents, le navire de traite arrivait en vue de la Martinique, de Saint-Domingue ou de Sainte-Lucie, principales îles de vente. La Guadeloupe et Saint-Christophe recevaient peu de négriers en provenance directe de l’Afrique.

Avant la mise à quai autorisée par l’Amirauté, il fallait remplir les formalités administratives, obtenir l’accord du Gouverneur pour la mise en vente de la cargaison, et contrôler la cargaison, contrôle opéré par le chirurgien officiel du port. Ensuite seulement, soit la cargaison était débarquée, soit elle était mise en quarantaine dans la rade, soit elle était soumise au « parfumage » (désinfection du navire et de ses occupants) en cas de détection d’épidémie. Une fois les droits d’ancrage, de poudre, pourboires et autres pots-de-vin payés aux fonctionnaires de l’administration royale, soit 5 à 10% de la valeur de la cargaison, il fallait donner un air de jeunesse et de vigueur aux esclaves pour une meilleure vente. Les esclaves étaient donc dirigés dans une « savane de rafraîchissement », sorte de lieu de remise en forme ; les plus âgés, meurtris, couverts de larges ulcères, de maladies cutanées, de chiques étaient hospitalisés dans une maison louée à cet effet. Après un court séjour dans cette « savane » où les captifs étaient retapés, requinqués à l’approche de la vente, le courtier, représentant légal aux îles de l’armateur, et le Capitaine négrier procédaient au maquillage des captifs : onctions à l’huile de palme, récurage des dents à l’aide de racines astringentes, parfois passage d’une mixture pour redonner la vivacité du canin atténué par un début de scorbut.

Tout était fait de manière habile pour donner à l’esclave un air de bonne santé et l’aspect d’une bonne « pièce d’Inde » en vue de ravir ainsi le meilleur prix aux planteurs. Les paiements des captifs se faisaient généralement par des billets à ordre payables partie en argent, partie en produits locaux ; puis, la vente terminée, « pourvoyeurs et transporteurs, négriers marins, chacun à sa place et selon sa fonction avait rempli sa mission ».

C’est ainsi que se terminait le processus du trafic ; des millions d’êtres humains étaient portés disparus et l’inventaire des biens meubles des propriétaires blancs s’était enrichi de plusieurs millions de pièces. Mâles et femelles, pendant les quelques neuf années qui leur restaient à vivre (estimation de la durée de vie des esclaves débarquant dans les îles), allaient ensuite piocher, bêcher, sarcler, couper, mouliner à raison de dix huit heures par jour, sous la menace du fouet et autres sévices cruels, notamment en cas de marronnage, pour la plus grande gloire de l’économie française et de ses négociants. Le captif, transformé en esclave sur la plantation, après l’estampille et l’attribution du sobriquet, était devenu un être taillable et corvéable à merci, et cela jusqu’au jour du 22 mai 1848 avec le soulèvement des esclaves à Saint-Pierre à la Martinique et après de nombreuses révoltes dans l’île, dont les plus importantes furent celles de 1822 au Carbet, de 1831 à Saint-Pierre, de 1833 à Grand Anse au Lorrain. L’abolition sera prononcée en Guadeloupe 6 jours après, le 27 mai 1848 et plus tard en Guyane. Au cours de ces quatre siècles d’esclavage aux Antilles va se constituer au fur et à mesure la société de plantation avec ses clivages sociaux distincts. C’est ainsi qu’on y trouve les grands blancs qui sont les grands propriétaires terriens, les petits colons encore appelés petits blancs ou « béké griave », les mulâtres affranchis qui constituent très tôt les strates de professions libérales (médecins, avocats, hommes politiques) puis les petits artisans et les petits fonctionnaires dans les bourgs et les villes et enfin, les Nègres, avec leur segmentation hiérarchique au sein de l’habitation : le commandeur noir qui fait partie de la catégorie des « petits maîtres » à côté des géreurs et économes, les domestiques, et autour de l’usine : les ouvriers sucriers (mouliniers, cabrouetiers, tonneliers) appelés « nègres à talents », et la masse des nègres affectés aux tâches des champs de tabac, de café, et de canne, attachés à la houe, à la bêche, au coutelas.

A SUIVRE

Notes

(1) Pour aborder notre sujet, trois études nous paraissent fondamentales : Dr Frantz Tardo Dino, Le collier de servitude - La condition sanitaire des esclaves du XVIIe au XIXe siècles, Ed. Caribéennes, 1985 ; Dr Jean-Claude Eymeri, Histoire de la médecine aux Antilles et en Guyane, Paris, L’Harmattan, 1992 ; Geneviève Mangatal-Leti, Santé et société esclavagiste à La Martinique (1802-1848), Paris, L’Harmattan, 1998.


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Auguste ARMET (alias Auguste Macouba), docteur en sociologie, inspecteur des Affaires Sanitaires et Sociales (Martinique), ancien maire de Case-Pilote (2001-2002). Essayiste, dramaturge, poète, engagé contre le système colonial, il est l’auteur de nombreux ouvrages dont : Le cri antillais, 1964 ; Eïa Manmaille Là, 1968 ; Boutou Grand Soir, 1978 ; L’Eau de feu, 1994 ; Ex-Voto, 1994 ; La saison des Hommes. Le parcours atypique d’un intellectuel martiniquais, 2004.


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  Posté le: 16 Avr 2006 12:28    Sujet du message: ouvrages esclavage et question Noire Répondre en citant

Extrait:
ESCLAVES NOIRS, MAÎTRES BLANCS
Quand la mémoire de l’opprimé s’oppose à la mémoire de l’oppresseur

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Production et occidentalité des prédations négrières


Martial Ze BELINGA
En guise d’introduction : mémoire dominée et impératif catégorique de veille historique

La valorisation quasi-religieuse des sources et de la tradition dans les sociétés africaines rejoint la philosophie de la conscience historique d’un Raymond Aron. Un même pessimisme s’extrait froidement des destinées des sociétés installées, poussées ou confortées dans l’oubli. La dimension propre de leur existence leur demeurerait inaccessible tant qu’elles n’auraient guère conscience de ce qu’elles ont été. Et le proverbe africain de ponctuer « celui qui ne sait pas d’où il vient, ne sait pas où il va ».

Les dimensions de la conscience humaine donc historique renvoient ainsi aux couples mémoire et praxis, mémoire et existence, mémoire et identités... En effet, la convocation de l’histoire au chevet du présent déboussolé transite par la mémoire, le souvenir. Dire avec Raymond Aron que « nous pensons tous historiquement » (1), équivaut donc à inférer qu’il n’y a pas de pensée sans histoire, sans mémoire. S’il n’y a pas de pensée [attribut de l’humain] sans mémoire, il n’y a pas d’être humain sans mémoire, pas de progrès sans mémoire. Des manipulations, transformations et occultations appliquées au corpus des réminiscences dépendent fortement le contenu et l’intensité de l’éveil des consciences collectives. Autrement dit la propension de la mémoire à découler de la véridicité historique préforme les repères communs que les sociétés se fabriquent, pour leur bien-être ou pour leur perte.

Pour autant qu’histoire, conscience et mémoire soient intimement liées, les processus du souvenir ne sont pas des données brutes, gratuites. La mémoire n’est pas une production spontanée, acquise ad vitam aeternam, elle est le fruit d’une élaboration acharnée, conflictuelle, complexe. Output social et non pas don de la nature, la mémoire va manifester une certaine dépendance à son environnement sociétal.

Une mémoire collective ne se développe que sous l’empire de cadres sociaux qui suscitent, génèrent, forment et transforment l’ensemble des souvenirs qui se présentent à l’esprit, associés les uns aux autres, s’évoquant et se complétant mutuellement (2). L’évaporation, l’altération, l’absence de ces cadres entraînent avec elles celles des souvenirs, au risque de plonger la société dans une aphasie destructrice.

La mémoire est liée aux cadres sociaux, lieux physiques, objets emblématiques, institutions et s’inscrit dans un espace social des mémoires qui cohabitent au sein d’une ou plusieurs sociétés, communautés. Une hiérarchie va donc caractériser l’espace disputé des mémoires, de telle sorte que les groupes sociaux et communautés dominés verront leur mémoire également dominée. Il se dégage alors une homologie, une correspondance entre les positions des individus et groupes dans les échelles sociales stratifiées et la reconnaissance de leur mémoire : « A culture dominée, mémoire sociale dominée, à civilisation dominante, mémoire dominante ». « Tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens, les histoires de chasse continueront à glorifier le chasseur » dit le vieux proverbe africain déterré par Eduardo Galeano (3). On parlera de mémoire dominée dans un espace des mémoires pour désigner une histoire mal assise institutionnellement, peu socialisée, au besoin niée.

Force est de reconnaître que l’histoire de la traite esclavagiste et de la longue famille des prédations occidentales à l’encontre de sociétés et cultures d’origine négro-africaines est dominée, folklorisée, marginalisée. Les sociétés africaines, leurs diasporas et émanations sont partout où elles se trouvent, socialement déclassées, dédignifiées. Le travail de mémoire étant porté par des groupes sociaux et leurs représentants, l’histoire négro-africaine de la traite esclavagiste atlantique restera enfouie, bâillonnée, ou falsifiée (4) aussi longtemps que les descendants d’esclaves occuperont des positions ancillaires dans leurs milieux d’expression.

Enfermés en dehors des pôles stratégiques à partir desquels se trament diffusion médiatique, socialisation par l’école et reconnaissance institutionnelle, Africains et Afro-Caribéens continueront d’être entretenus dans le travail de mémoire d’autrui inculqué comme la leur. Une mémoire dominée n’est pas seulement une mémoire enfouie, elle est une mémoire nécessairement substituée et remplacée par la mémoire dominante, les références du passé étant constitutives du penser et de l’agir social présent. Il s’agit là d’un comble puisque Africains et Caribéens vont être socialisés dans une histoire et une mémoire dominantes dont dérivent des conduites et des valeurs d’auto-flagellation, à contresens de leur historicité. Dressés dans le travail mémoriel européen et occidental, nombre de Négro-africains n’auront jamais assez de larmes et de sincère émotion pour les drames de l’humanité, le génocide arménien, l’holocauste, l’extermination des « Indiens », l’évocation de la traite esclavagiste ne leur passera pas par l’esprit ; quand bien même la traite atlantique serait évoquée le sujet autocensuré se garderait de parler de Crime contre l’Humanité, se soupçonnant par avance d’ethnocentrisme et s’en prévenant.

A l’homologie entre l’espace des positions sociales et le champ hiérarchisé des mémoires selon le principe « à groupe social dominé, mémoire dominée, à communauté marginalisée, histoire marginalisée », s’ajoute une caractéristique de positionnement de l’histoire des peuples d’origine africaine dans l’histoire connue et reconnue de l’humanité : la mémoire de l’histoire négro-africaine est une mémoire vaincue, car les sociétés africaines ont été défaites dans leurs derniers affrontements avec les sociétés occidentales. Leur mémoire, marquée des stigmates de ces affrontements est également vaincue, c’est-à-dire humiliée, effacée, nettoyée, désarmée, émasculée. La traite atlantique, ses crimes et déportations, la colonisation, ses chosifications et déstructurations, le racisme érigé en système politique, le néo-colonialisme et ses pseudo indépendances, les domaines, territoires des Caraïbes et leurs autonomies formelles, matérialisent défaites et humiliations. L’histoire imposée du vainqueur, la mémoire dictatoriale qu’il fabrique en sont les suites logiques. Cette colonisation occidentale des champs de la mémoire, des événements, thèses, thèmes, instruments d’analyse, schèmes de pensée se traduit par l’occultation, la folklorisation d’événements historiques concurrents. C’est le sort réservé aux grands empires africains de l’époque précoloniale... C’est aussi le sort réservé aux résistances africaines, nègres face aux réifications réitérées.

Une mémoire vaincue, vaporisée est nécessairement révisée. L’objet de l’histoire écrite par le vainqueur échappe aux Négro-africains, dans sa définition et ses contours. Le sujet invariant est occidental, prométhéen, magnanime, glorifié, excusé, compréhensible... La mémoire du vaincu produite par le vainqueur ne peut ne pas être manipulée, révisée en somme, lorsque l’histoire du plus fort est celle d’une rare muflerie, d’un « ensauvagement » (5). Une telle histoire est indicible aux nations des Droits de l’Homme, terres de libertés, modèles de démocratie... Comment le plus grand nombre concilierait-il l’idée qu’une civilisation aussi avancée, aux préceptes moraux et religieux admis élevés soit si froidement génocidaire ? Et si ce plus grand nombre avait l’idée d’en savoir plus, jusqu’où remonterait-il après les routes de Nantes, Bordeaux, Le Havre, La Rochelle, etc. ? Cette inutile menace qui planerait sur les bases d’une civilisation judéo-chrétienne tellement fière d’elle et autobiographe de sa générosité autorise sans états d’âme quelques raccourcis, falsifications, omissions, disculpations. Par ailleurs, quoique dominés et confinés à des tâches subalternes à la marge des sociétés hégémoniques, les peuples négro-africains vaincus donnent quand ils le peuvent leur version de l’histoire. Une lutte de représentation, de signification, d’interprétation oppose ainsi les victimes et leurs représentants - C.-A. Diop, Ki-Zerbo, Sertima, Williams, Rodney... - aux forces dominantes qui aspirent au monopole de la parole. L’antagonisme est inévitable dans la mesure où pour une même histoire événementielle, les vécus sont exactement aux antipodes les uns des autres. La mémoire de la traite esclavagiste et des servitudes infligées par l’Occident apparaît donc aconsensuelle, ceci d’autant plus qu’à ce jour l’agresseur est le vainqueur, et que, producteur-dictateur de sens, il a le bon droit pour lui...

Les trois caractéristiques de la mémoire négro-africaine, de son histoire traumatique, dominée, vaincue, révisée, impliquent un devoir de résistance, une culture alerte de veille, veille contre la banalisation de l’inique, veille contre les thèses lénifiantes, veille contre les persuasions clandestines, veille contre les révisionnismes de toutes couleurs. Ces révisionnismes endoctrinent à visage couvert les esprits peu avertis parmi lesquels nombre de victimes et descendants d’esclaves. Ils leur extorquent leur pardon et s’emploient à mouler leur indifférence et à affaiblir leur garde. Ainsi des pans entiers de l’histoire des souffrances africaines sont-ils banalisés dans les manuels d’enseignement, ainsi les termes utilisés pour qualifier ces chocs traumatisants sont-ils savamment choisis, au point qu’un décryptage permanent des lectures contemporaines de l’histoire soit impérieux.

C’est cet impératif de contestation d’un travail de mémoire dévoyé qui appelle à une déconstruction des logiques qui historiquement ont produit et renouvelé l’esclavage des Négro-Africains. Constructions, permanences et différenciations des modes d’asservissements sont l’objet de cette réflexion, tendue moins vers une chronologie stricte que vers une objectivation des faits, lieux, relations, structures critiques du phénomène civilisationnel de la traite esclavagiste.

Formellement nous montrerons que la production historique, représentationnelle et matérielle du Nègre-esclave répond à un triple besoin de valorisation des sociétés occidentales :

Valorisation économique, le Nègre-esclave assurant une fonction de facteur de production ;

Valorisation idéologique, le Nègre négatif du Blanc autorisant une autoglorification fonctionnelle de l’Occident ;

Valorisation religieuse, le Nègre païen, convertible, permettant au christianisme prosélyte d’épancher ses pulsions expansionnistes et d’encaisser les bénéfices temporels d’une entreprise qu’il a co-organisée.

Les trois dimensions fonctionnelles qui produisent la représentation du Nègre-esclave, économique, idéologique et religieuse vont être projetées dans l’espace africain avec des stratégies dominées de réponses africaines contraintes qui modèleront la traite. C’est l’objet de la première partie. Ensuite, notre réflexion s’attachera à statuer sur l’Occidentalité et l’Occidentalo-tropisme de la traite atlantique.

Production occidentale des représentations et de la prédation négrière

Processus de production matérielle et idéologique du Nègre-esclave. Les trois dimensions de la représentation du Nègre-Esclave : païen, sauvage, bien-meuble

La transformation des Africains en « propriétés animées » pendant cinq siècles a été rendue possible, licite dans les consciences collectives de l’Europe chrétienne parce que les sociétés occidentales étaient dotées de visions du monde, de représentations qui codifiaient de façon spécifique le rapport aux peuples différents. C’est ce rapport à l’autre, lui-même mouvant tout au long de la traversée de l’Europe du Moyen Age au capitalisme industriel, qui va déterminer les pratiques négrières, tout au moins leur intentionnalité, leur mouvement historique. La matérialisation des représentations occidentales, qui inventent la traite négrière esclavagiste atlantique, se voit pondérée par les réactions et stratégies africaines dominées, les données économiques, politiques, religieuses, qui affectent de l’intérieur ou de l’extérieur le triangle esclavagiste lucratif.

Entre le XVe et le XIXe siècle, l’Occident chrétien confronte sa représentation religieuse de l’autre à la pratique qu’il a de celui-ci. Il en découle une interaction entre vision de l’autre et effets sur soi et sur l’autre, de ce rapport à l’autre, générateur d’une grande complexité dans la longue élaboration des représentations. La figure de l’autre, sans jamais se renier, va néanmoins évoluer avec les changements internes des sociétés européennes chrétiennes, avec les régressions générées sur leurs émules plus faibles militairement et techniquement. En stylisant cette appréhension de l’Africain, trois dimensions de représentation enferment l’Africain dans la servitude achevée : païen, sauvage et bien meuble.

Les sociétés d’Ancien Régime, celles du XVe au XIXe siècle, sont marquées idéologiquement et institutionnellement par le christianisme qui définit la pensée dominante, codifie les pratiques sociales et encadre le pouvoir royal. C’est donc au sein de l’institution chrétienne, ses mythes, ses dogmes, son influence, ses bénéfices temporels qu’il faut rechercher la typicité occidentale du rapport à l’autre. De plus, la traite esclavagiste atlantique débute entre 1440 et 1445, c’est-à-dire avant l’arrivée des Européens, et de Christophe Colomb notamment en Amérique, circonstance qui jouera 50 ans plus tard comme accélérateur de l’histoire négrière et de ses enjeux économiques. Il vient donc qu’une explication unilatérale de la traite ne saurait être trouvée dans le produit escompté des immenses terres d’Amérique, vierges d’exploitation économique lucrative, mais bien dans les registres du religieux, de l’idéologique et de l’économique. Vasco de Gama, explorateur sanguinaire portugais que Ki-Zerbo réécoute, dit rechercher « des chrétiens et des épices (6) », affirmant sans ambiguïté deux des dimensions originelles et historiques fondamentales qui veulent donner sens au non-sens de l’esclavagisme négrier alors en gestation. Il peut paraître artificieux, à juste titre, d’isoler ces trois dimensions, surtout au début de la traite, mais l’autonomisation des champs du religieux, de l’idéologique et de l’économique dans le temps justifie une telle démarche.

La dimension religieuse

La dimension religieuse qui enclôt le Nègre-esclave, lui le païen, en-dehors et en deçà de l’humanité provient du lointain mythe biblique de Cham. Diffusée par la tradition chrétienne et à travers la figure péjorative, dégradée de l’autre, cette dimension est imprimée sinon imprimante dans le Code noir.

Selon la tradition chrétienne et d’après la Genèse, les Cananéens, descendants de Cham, transportent au cours des âges la malédiction que Canaan tient de son père Cham, fils de Noé. Alors que Cham avait vu la nudité de son père ivre, ses frères Sem et Japhet s’étaient employés à recouvrir le corps dénudé de leur géniteur en évitant de le regarder. Noé réveillé, apprenant l’affront de Cham, maudit Canaan et en fit le dernier des esclaves de ses frères (7).

Le mythe de la malédiction des Cananéens et son influence implicite sur les sociétés chrétiennes se verra prolongé démesurément par la rencontre des Occidentaux avec d’autres peuples. La notion de chrétienté qui s’imposait progressivement au Moyen Age impliquait insidieusement une vision dépréciative de l’autre, celui qui n’appartenait pas à cette sphère politique et religieuse (. Les récits des rencontres avec des peuples différents lors des voyages, des croisades, vont accentuer la vision dépréciative des Juifs, des Mongols, des Bédouins, des Indiens, des Nègres. Leur bestialité, leurs fausses croyances sont manifestes, ces peuples sont classés dans la catégorie des mécréants. L’Espagne catholique inventera un système d’exclusion basé sur la pureté du sang, il s’appliquera en particulier contre les Juifs, les Morisques, puis les Indiens idolâtres.

La religion chrétienne, seule digne de ce nom et appelée à féconder l’univers, l’image défigurée des mécréants, incroyants, idolâtres, commandaient que soient convertis les peuples païens égarés. L’expansion religieuse apparaissait comme une seconde nature au catholicisme, à laquelle se dévouaient monarques et sujets. L’esclave de ses frères, le païen, l’adepte de fausses croyances et superstitions, le nègre, devenait donc le propre du convertible. Il était le moyen de la saturation provisoire de la tension d’expansion, de reconnaissance du christianisme impérialiste.

La dimension religieuse de la production représentationnelle du Nègre-esclave dont la fonctionnalité est sa disponibilité au titre de convertible, demeurera présente tout au long de la traite esclavagiste. L’intérêt de l’étude des codes noirs français et espagnol est qu’ils témoignent de l’idéologie, de la pensée, des hiérarchies de valeurs et de races qui conçoivent, raffinent, justifient, légitiment le négoce. Entré en vigueur en 1685 sous le règne de Louis XIV, le Roi Soleil, le Code noir exprime clairement la contribution du registre chrétien religieux à la définition univoque du Nègre-esclave total. Le préambule, les articles 1 et 2 du Code noir déterrés par Louis Sala-Molins sont explicites sur l’indélébile implication du catholicisme dans la traite (9). Pourquoi l’autorité et la justice de l’Etat dans les îles ? Le préambule répond : « (...) pour y maintenir la discipline de l’Eglise catholique, apostolique et romaine, pour y régler ce qui concerne l’état et la qualité des esclaves dans nos îles », ce qui va être confirmé tout au long du texte. Ainsi de l’article 1 : « (...) ce faisant enjoignons à tous nos officiers de chasser hors de nos îles tous les juifs qui y ont établi leur résidence, auxquels, comme aux ennemis déclarés du nom chrétien, nous commandons d’en sortir dans trois mois ».

Le Nègre-esclave est donc défini comme tel dans la pensée et la pratique catholiques dont les sociétés européennes d’Ancien Régime sont imprégnées. Il eut été impossible, compte tenu de l’omniprésence du christianisme, d’élaborer puis de produire pendant cinq siècles un phénomène d’une telle ampleur et directement contrôlé par le pouvoir royal, sans qu’il y ait une justification, une légitimation, une motivation de l’Eglise chrétienne romaine. Remarquons ici, la présence de missionnaires dans les bateaux, sur les plages, administrant le sacrement du baptême, et surtout l’action papale directe dans le partage des terres à coloniser en 1493, suivant la bulle de Nicolas V, en 1454, autorisant le commerce des Nègres de Guinée. Enfin, les premiers esclaves déportés au Portugal en prédation négrière régulière furent répartis entre l’Eglise catholique, Henri le Navigateur, infant du roi du Portugal et des marchands.

La dimension idéologique

Convertible ontologique, le Nègre-esclave est associé à un objet utilitaire de valorisation religieuse manipulé par l’Eglise et la Couronne. Sa séquestration dans une condition de non-être ressortit cependant à une dimension idéologique laïque qui va se différencier et s’affranchir du cadrage religieux stricto sensu, ce par l’interaction entre les sociétés africaines générées par la traite et les mutations propres aux sociétés européennes. Alors que l’autre, figure dépréciative et dégradée porte les stigmates cananéennes et les odeurs du biblisme triomphant, le sauvage, le barbare sont stylisés, formalisés peu à peu en race inférieure. Cette vision du nègre inférieur qui culmine avec la mise en paradigme de la hiérarchie des races est contenue dans les premiers moments du « commerce des Nègres de Guinée » mais pas toujours distincte de la représentation dominante du païen. L’approche dévalorisante de l’altérité, sauvage et barbare, est à la fois patente et quasiment naturelle aux sociétés chrétiennes qui en leur propre sein, s’équilibrent sur l’inégalité de jure et de facto des statuts. Que les uns commandent et les autres obéissent exclusivement est selon J. Cornette : « (...) la véritable matrice idéologique de la société d’Ancien Régime : la théorie de la servitude nécessaire et volontaire (10) ». Ces sociétés vont reproduire vis-à-vis du Noir leur schème de conception des relations sociales, avec l’aggravation de la dépréciation pour des peuples souillés par leurs croyances.

Il sera édifiant d’observer comment cette représentation du Noir se radicalisera, instrumentalisée par la pensée savante qui voit un négatif, un non encore advenu sur lequel réfléchissent ses progrès récents, mais qui comme Voltaire ou Montesquieu, légitime habilement ses positions sociales d’investisseurs dans la traite négrière. C’est donc la projection du mode interne d’équilibration des sociétés européennes structurellement inégalitaires, sur une altérité civilisationnelle, celle du Noir africain, qui créé le rapport infériorisant. S’ajoutent la légitimation des positions acquises, et la dépréciation produite par la massification des esclaves noirs présents en Europe, à faible valeur économique qui faisait disparaître la main-d’œuvre blanche servile. Par ailleurs, les effets de régressions économiques, sociales, culturelles et politiques engendrées par la traite et ses violences sur l’Afrique, vont justifier a posteriori les arguments relatifs à l’infériorité des Africains. Inversion de l’ordre des effets et des causes puisque ce sont les déstructurations négrières qui menaient inexorablement les Africains à des modes de vie frustes et sans génie.

Dans la dimension idéologique de la définition du Nègre-esclave, valorisation civilisationnelle par la fabrication d’un négatif, exportation radicalisée de la théorie domestique de la servitude nécessaire et volontaire, légitimation des rentes de situation, effets rétroactifs des régressions africaines issues de la traite, composent en interaction permanente et dans un processus dynamique pris en un tout, la représentation de sauvage, d’inférieur, que l’Occident se fait de l’Africain. Une vision si dépréciée de l’Africain n’est pourtant pas triviale en Europe dans la mesure où, de l’Antiquité à la période négrière et au de-là, il existe des visions positives sinon admiratives de l’Afrique. On peut citer à la suite de C. A. Diop les mots émus de Volney qui visita l’Egypte en pleine période esclavagiste, entre 1783 et 1785 : « (...) de penser que cette race d’hommes noirs, aujourd’hui notre esclave et l’objet de nos mépris, est celle-là même à qui nous devons nos arts, nos sciences et jusqu’à l’usage de la parole ; d’imaginer enfin que c’est au milieu des peuples qui se disent les plus amis de la liberté et de l’humanité, que l’on a sanctionné le plus barbare des esclavages et mis en problème si les Noirs avaient une intelligence de l’espèce de celle des hommes blancs ! » (11). Ces propos de Volney montrent qu’il existe au XVIIIe siècle, au cœur des sociétés esclavagistes, une connaissance déposée non péjorative à l’égard du Noir. La vision du sauvage, barbare, inférieur, n’est donc qu’une construction historique dominante. A cet égard, la description de Bénin, à l’instar de celles de Ghana et de Djenné, est incompatible avec le préjugé de l’arriération et de la tare originelle du Noir. Au surplus, elle est inconciliable avec l’argument que la sauvagerie du Nègre sautait aux yeux. Bien au contraire, il a fallu la construire, en étouffant et en mettant en mal de se socialiser, une représentation positive - toute objectivité étant relative - de l’Africain. L’Africain, du point de vue idéologique, remplissait une fonction complexe, éminente et dominante, de valorisation civilisationnelle, de négatif comparé, fonction assignée à glorifier dans l’imaginaire occidental, la marche conquérante vers les Lumières et leurs miracles. Cette tension de reconnaissance, d’expansionnisme et de subordination de l’autre, se résolvait au prix d’une falsification de l’histoire, de l’image du nègre, prix abordable s’agissant de l’histoire d’un nègre, d’un bien meuble, d’une propriété animée. Léo Frobenius n’avait-il pas prévenu : « La traite des noirs ne fut jamais une histoire de tout repos ; elle exigeait sa justification ; aussi fit-on du Nègre un demi-animal, une marchandise (...). L’idée du nègre barbare est une invention européenne » ; les Africains sont simplement « civilisés jusqu’à la moelle des os ! » (12).

La dimension économique

La dimension économique est la plus importante mais relativement d’une part, et d’autre part son importance surplombera les autres sans les annuler ni les nier, sous l’effet des mutations propres aux sociétés européennes et au développement de la traite esclavagiste. La chronologie des événements enseigne que les premiers africains déportés le sont en direction du Portugal avant que les Européens ne connaissent l’Amérique. C’est l’arrivée de Christophe Colomb aux Amériques et les anticipations européennes de bénéfices économiques, sur des terres, habitées par des humains mus par des projets propres, qui produisent l’effet accélérateur de la définition de l’Africain comme instrument, meuble, outil animé au service du maître. Parallèlement à cette définition factorielle et utilitariste du Nègre, esclave par optimisation économique en environnement américain, les sociétés européennes traversent l’expérience mercantiliste et conçoivent peu à peu leur existence comme une somme infinie d’opportunités d’enrichissement. L’or est très prisé, les colbertistes disent que « nul ne gagne ce que l’autre ne perd », l’ensemble des sociétés européennes est en travail pour redéfinir de nouvelles régulations sociales, de nouvelles visions du monde. L’économique s’autonomise des déterminations religieuses et impose ses arguments de telle sorte que la société du XIXe siècle devient un « auxiliaire de l’économie » au lieu de l’inverse (13). Le poids croissant des activités économiques socialise une représentation de la société comme champ prioritaire d’optimisation économique, de profits. C’est cette mutation cruciale et inédite qui surdétermine la représentation instrumentale pure du Nègre-esclave, facteur économique détaché de la nécessité d’une référence religieuse.

L’instrumentalisation du Nègre est tant et si dynamique que même les missionnaires qui, au début de l’ère négrière alléguaient des prétextes spirituels, se barricaderont eux aussi derrière des arguments économiques pour défendre le bien-fondé de la traite esclavagiste. Dans son plaidoyer contre l’abolition de la traite des esclaves et la libération des colonies à esclaves, présenté à l’Assemblée Nationale française en 1791, l’évêque Maury soutient : « Si vous deviez chaque année perdre plus de 200 millions de livres (...) ; si vous n’aviez pas le monopole du commerce avec vos colonies pour alimenter vos usines, entretenir votre flotte, faire marcher votre agriculture, payer vos importations, satisfaire vos besoins de luxe, rétablir l’équilibre de votre commerce avec l’Europe et l’Asie, alors, je le dis tout net, le royaume serait immédiatement perdu » (14).

La neutralité affective et religieuse portée par la détermination factorielle du Nègre a ouvert la traite esclavagiste à toutes les confessions et obédiences idéologiques implantées en Europe. Ainsi, même les ennemis et persécutés du catholicisme s’adonneront à l’esclavagisme lucratif, protestants, juifs, musulmans et une forte implication des francs-maçons dans le milieu négrier français (15).

La définition factorielle du Nègre-esclave, instrument de valorisation économique des colonies européennes est apodictique dans les actes du législateur et de la couronne espagnols. Le Code noir carolin, rédigé en 1784 pour les colonies espagnoles s’inscrit dans une période marquée profondément par les enjeux du commerce, de l’agriculture, des échanges internationaux. Quelques articles empruntés à Louis Sala-Molins traduisent parfaitement cette conception instrumentale, factorielle du Nègre (16). Au sujet de l’état civil des esclaves (article 16), le Code noir carolin légifère : « (...) Les esclaves étant, dans les colonies, l’instrument précieux de la félicité publique » ; ou encore (article 16, IV) : « (...) Les esclaves doivent être tenus et gérés comme on tient et gère les biens meubles (...) », en droite ligne avec le droit romain et ses fondements aristotéliciens. La définition factorielle du Nègre-esclave est assortie d’une forme de réglementation sur l’entretien et la maintenance du matériel, par laquelle la vie de l’esclave échappe partiellement au total arbitraire du colon.

Remarquons enfin que les effets sur les représentations collectives de marchandises surabondantes et à vils prix, environ six Nègres pour un chameau, sont dépréciatives et conduisent au mépris progressif du Nègre dans les sociétés traitantes.

A SUIVRE

Notes

(1) Raymond Aron, Dimensions de la conscience historique, Paris, Presses Pocket, 1985, p. 30.

(2) Maurice Halbwachs, Les cadres sociaux de la mémoire, Paris, Librairie Félix Alcan, 1925.

(3) Eduardo Galeano, Les veines ouvertes de l’Amérique latine, Paris, Plon, 1981.

(4) Olivier Pétré-Grenouilleau, Les traites négrières, Paris, Gallimard, 2004.

(5) Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Paris, Présence africaine, 1955.

(6) Joseph Ki-Zerbo, Histoire de l’Afrique, Paris, Hatier, 1972, p. 205.

(7) Genèse 9, 21-27, cité par Sala-Molins dans Le Code noir, Paris, PUF, 1987, p. 22.

( Joël Cornette, « Préhistoire de la pensée raciste », in L’Histoire, n°214, octobre 1997, pp. 26-31.

(9) Louis Sala-Molins, Le Code noir, Paris, PUF, 1987, pp. 90-94.

(10) Joël Cornette, op. cit., p.31.

(11) Cheikh Anta Diop, Nations nègres et culture, Paris, Présence Africaine, 1955, p. 58 ; extrait de M. C.-F. Volney, Voyages en Syrie et en Egypte, Paris, 1787, tome 1, pp. 74-77.

(12) Léo Frobenius, Histoire de la civilisation africaine, Paris, Gallimard, 1952, pp. 14-15.

(13) Karl Polanyi, La Grande Transformation, Paris, Gallimard, 1983.

(14) Walter Rodney, op. cit., p. 79.

(15) Olivier Pétré-Grenouilleau, L’argent de la traite, Paris, Aubier, 1996.

(16) Louis Sala-Molins, L’Afrique aux Amériques. Le Code Noir espagnol, Paris, PUF, 1992. Son travail fournit une référence constante pour les articles que nous citons.


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Martial ZE BELINGA, économiste et sociologue, Directeur de Publication de l’édition en ligne Afrikara www.afrikara.com. Auteur de plusieurs publications sur les rapports entre histoire, culture et économie.


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De très nombreux extraits des 2 ouvrages sont en ligne sur le site www.homnispheres.com

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  Posté le: 16 Avr 2006 12:30    Sujet du message: ouvrages esclavage et question Noire Répondre en citant

Tu persistes mais en fait tu viens vendre des bouquins, je comprends un peu miieux ton obstination.
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  Posté le: 16 Avr 2006 12:30    Sujet du message: ouvrages esclavage et question Noire Répondre en citant

DU CRIME D’ETRE "NOIR"
De Bassidiki COULIBALY


A la question « peut-on vivre sans identité et sans passé ? » bien des gens se gaussent pendant que d’autres restent sans voix. Il est vrai qu’au premier abord, la question peut surprendre et même déstabiliser car, si les historiens nous martèlent qu’il est impossible de vivre sans passé, les magistrats nous intiment de décliner notre identité, pendant que la société nous inculque qu’elle-même n’est qu’une forêt dense dont chaque arbre généalogique comporte plusieurs individus en guise de branches. Tout cela est conforme à une certaine réalité qu’on ne saurait confondre avec la réalité.

L’inconnu est la réalité de toute rencontre. A priori, on ne peut que se faire des idées (préjugés, jugements, etc.) sur l’autre, l’identité, le passé et la personnalité n’étant éventuellement connus qu’a posteriori. A chaque rencontre, le courant passe ou ne passe pas et on a que faire des questions d’identité, de passé, de personnalité. Bien qu’il y ait autant de cas de figures que de rencontres, il n’est ici question que des deux cas classiques : le cas où le courant passe et le cas où le courant ne passe pas.

Le coup de foudre est le paradigme du meilleur des cas. Les individus qui sont frappés en plein cœur par la flèche de Cupidon n’ont pas de temps à perdre dans des questionnements sur l’identité, le passé, l’arbre généalogique et la personnalité de l’être aimé. Quand on rayonne d’amour, l’être auquel on a affaire est entièrement accepté dans la plus totale ignorance du qui, du pourquoi et du comment, avec vertus apparentes et vices cachés. C’est ce que nous montre avec beauté et maestria le cinéaste Finlandais Aki Kaurismäki (1) dans L’homme sans passé ; il nous montre aussi qu’il est possible (mais pas facile) de vivre sans identité et sans passé, à l’échelle individuelle, ce qui relativise de façon indiscutable le propos d’Elie Wiesel selon lequel « Vivre sans passé est pire que vivre sans avenir ». Il est vrai que l’acteur Markku Peltola alias « l’homme sans passé », tabassé à mort sans raison apparente par trois malfrats, réussit à vivre amnésique (sans identité et sans passé) grâce à la main tendue de Kati Outinen, alias la bénévole de l’Armée du Salut auprès de laquelle il trouve l’amour. L’amour est plus fort que tout, c’est connu. Mais que se passe-t-il dans le cas où le courant ne passe pas ? Que se passe-t-il dans le pire des cas, le pire étant l’existence de ceux qui sont stigmatisés comme étant « Noirs » ? En d’autres termes, lorsqu’on est « Noir », a-t-on droit à un passé autre que celui du « non-Noir » (qu’il soit Arabo-Berbère ou Blanc) ? De quelle identité peut-on se prévaloir lorsqu’on est « Noir » et que l’on s’appelle Toussaint Louverture, Ahmad Baba, Béhanzin, Malcolm X, Elijah Muhammad, Aimé Césaire, Cheikh Anta Diop, Edson Arantes do Nascimiento alias Pelé ? Ceux qu’on appelle encore de nos jours « hommes de couleur », « Nègres », « Noirs », « Black », ont-ils droit à une reconnaissance autre que celle héritée, visible, condensée et figée dans la marque somatique ?

A une époque où certains façonnent à loisir leurs corps par ce que le sociologue David Le Breton a appelé Signes d’identités. Tatouages, piercing et marques corporelles (2002), d’autres remuent terre et ciel pour se procurer des agents corrosifs afin de se dépigmenter la peau. Le Négro-Américain (désormais gris) Michael Jackson est la tête de gondole de ces « Noirs » qui ne veulent plus être « noirs » ou du moins, qui veulent être moins « noirs ». L’affaire paraît anecdotique, mais en réalité elle est révélatrice de la situation dramatique, trouble et complexe des « Noirs ».

Des « Noirs », on en trouve sous tous les cieux, dans tous les pays, de toutes les religions, à tous les niveaux des hiérarchies sociales. Mais peut-on dire « les Noirs » comme s’il s’agissait d’une espèce à part, comme s’il s’agissait d’un conglomérat d’individus tous pareils ? D’ailleurs, qu’est-ce qu’un « Noir » ? Qu’est-ce qu’être « Noir » ? Qui sont « les Noirs » ? « Les Noirs » font-ils partie de l’humanité ? A toutes ces questions que l’on se pose encore de nos jours sur « les Noirs », certains se satisfont des réponses héritées d’Hérodote et de sa lignée plus que bimillénaire : Louis XIV, Jean-Baptiste Colbert, John Locke, David Hume, François Marie Arouet Voltaire, Jean-Jacques Rousseau, Charles de Secondat Montesquieu, Napoléon Bonaparte, Emmanuel Kant, Georg Wilheim Friedrich Hegel, Adolf Hitler, Samuel Phillips Huntington, Olivier Pétré-Grenouilleau et beaucoup d’autres. Pour Hérodote et sa lignée, « les Noirs » sont des êtres à part dont l’humanité est fort douteuse, donc des êtres sans identité, sans passé, sans civilisation ; l’affaire est entendue une fois pour toute. Dans le même temps, d’autres ont élaboré des réponses qui sont aux antipodes de celles d’Hérodote et ses zélateurs : Etienne Félix Berlioux, Lucien Peytraud, Arturo Labriola, William B. Cohen, Antoine Gisler, Jean-Paul Sartre, Jacques Heers, Serge Daget, Carminella Biondi, Louis Sala-Molins, Martin Bernal entre autres et beaucoup d’anonymes. Et les premiers intéressés, « les Noirs », que pensent-ils de tout cela et que pensent-ils d’eux-mêmes ?

De la période pré-islamique à nos jours, « les Noirs » (appellation impropre qu’il faut considérer comme entre guillemets) eux-mêmes se sont posés des questions et se posent toujours des questions sur leurs identités, leurs passés, leurs places dans l’humanité : Ahmad Baba, Ottobah Cugoano, William E. B. DuBois, Marcus Garvey, Sylvère Alcandre, Frantz Fanon, Félix Moumié, Fela Anikulapo Kuti, Norbert Zongo, Edouard Glissant, Dieudonné Mbala Mbala... Il est de la plus haute importance d’écrire les mots « identités » et « passés » au pluriel lorsqu’on parle des « Noirs » : la singularité de chaque individu, la spécificité de chaque communauté humaine, l’inédit de chaque situation historique à travers le temps et l’espace interdisent l’usage du singulier, ce que Fanon n’a cessé de souligner dans ses écrits. Tous ceux qui ont enfreint cette interdiction de bon sens pour s’adonner à l’arbitraire de la généralité se sont englués dans le piège sinistre et nauséabond du racisme et de la haine, tel Marcus Mosiah Garvey qui fit du Ku Klux Klan son partenaire idéologique. Que l’on soit « Noir », « Blanc » ou autre, il faut (impératif et nécessité) absolument prendre en compte le crime contre l’humanité dont « les Noirs » ont été victimes pendant douze siècles, et non quatre comme on a pris l’habitude de le croire et de l’enseigner, si on souhaite vraiment répondre sérieusement aux questions ayant trait aux « Noirs ». Pour amorcer un début de clarification, il n’est pas de trop de revenir au film d’Aki Kaurismäki.

En effet, dans L’homme sans passé, il s’agit d’un ouvrier qui débarque à Helsinki, à la recherche d’un job. Les trois malfrats qui l’ont massacré pour le fun l’ont laissé inconscient et c’est par miracle qu’il s’est retrouvé en vie, mais sans aucun souvenir de son identité et de sa vie antérieure. Sans identité et sans passé, il redécouvre tout de même la joie de vivre grâce à « l’amour du prochain » dont il a bénéficié ; happy end ! Alors, pourquoi « les Noirs » ne feraient-ils pas comme « l’homme sans passé », eux qui sont les miraculés non pas d’un tabassage à mort, mais d’un génocide, du « génocide utilitariste le plus glacé de la modernité » (Sala-Molins), et d’un déni d’humanité qui persiste jusqu’à aujourd’hui ?

Pour répondre à cette question, il faut partir du fait historique primordial que tous « les Noirs » ont pour patrie anthropologique l’Afrique, continent qui est aussi, d’après les paléontologues, la patrie originelle de l’être humain. Du VIIe au XIXe siècle, le continent africain tout entier fut assiégé de l’intérieur et de l’extérieur, et « les Noirs » pris dans les feux croisés des « génocideurs » islamo-chrétiens. Les commerçants-missionnaires de l’islam sont les premiers « génocideurs » à s’inviter et à s’imposer en Afrique Noire, « l’hospitalité africaine » aidant. Le crime contre l’humanité est légitimé et légalisé par la religion musulmane et au nom du Coran : les barons de la chasse aux « Nègres », de l’esclavage et de la traite négrière sont alors exclusivement musulmans, qu’ils soient Arabo-Berbères ou « Noirs ». Avec l’arrivée des « génocideurs » chrétiens d’Occident à partir du XVIe siècle, le commerce du « bois d’ébène » se mondialise et en 1670, Colbert, ministre Français de Louis XIV et auteur du Code noir, peut écrire au premier président du Parlement de Rennes « qu’il n’y a aucun commerce dans le monde qui produisît tant d’avantages » (2) que celui des Nègres. A l’instar des « génocideurs » musulmans, les « génocideurs » chrétiens légitiment et légalisent leur crime par la Bible : ici, l’élite occidentale (religieuse, politique, juridique, guerrière, philosophique, littéraire, commerçante, etc.) a toujours prêté main-forte à ce crime contre l’humanité et aux dénis d’humanité. Des exceptions existent cependant, et c’est grâce à ces dernières que nous pouvons faire la part entre les héritiers d’Hérodote et les autres. A ce jour, nous ne pouvons pas en dire autant des négriers orientaux et « Noirs », de leurs élites et de leurs opinions publiques : ils n’acceptent pas l’histoire (comme dirait Canetti), ils refusent d’assumer leurs responsabilités, ils gardent le silence avec toutes sortes d’armes. Dans un cas comme dans l’autre, les bourreaux musulmans et chrétiens ont invariablement le même argument « béton » pour justifier leurs crimes contre l’humanité : le « Noir » n’existe que pour l’esclavage et la servitude parce qu’il est « noir », parce qu’il n’est pas « blanc ». Nous sommes en 2005 et force est de constater que ceux qui continuent de voir le monde en « blanc » et « non-blanc », si ce n’est en « blanc » et « noir » sont légion, que ce soit au niveau de l’homme de la rue ou parmi les élites orientales et occidentales. Et pour cause !

Contrairement à Markku Peltola (héros de L’homme sans passé), les « peuples noirs » ont été victimes, coup sur coup, d’un génocide prémédité et très organisé, et de crimes coloniaux à l’échelle planétaire. Au déni d’humanité de l’esclavage et des traites négrières a succédé le déni d’humanité des colonisations : c’est la terreur blanche qui s’abat de plus belle sur « les Noirs » déportés massivement aux quatre vents. Acte 1, l’Afrique, la patrie originelle des « Noirs » est d’abord saignée à blanc pendant d’interminables siècles. Acte 2, l’Afrique est ravagée et dépecée par les « nations civilisées » à partir de 1885 (officiellement). Acte 3, en Afrique, aux Amériques, en Europe, en Océanie, dans les Caraïbes, « les Noirs » se retrouvent apatrides et, ne sachant pas à quel saint se vouer, se vouent à tous les saints de toutes les coteries. Disons qu’ils font avec les moyens du bord pour résister à la condamnation sans appel aux travaux forcés ad vitam aeternam et pour vivre avec le deuxième traumatisme auquel ils ont survécu. En Afrique et hors d’Afrique, plusieurs stratégies de lutte pour la survie furent inventées et appliquées avec plus ou moins de bonheur, tels les différents panafricanismes. Face aux dénis d’humanité que sont l’esclavage, les traites négrières et les colonisations, il y a toujours eu des « Noirs » qui ont dit non et qui se sont opposés avec énergie et fermeté à leurs bourreaux, quelle que soit leur couleur. Il y a toujours eu aussi des « Noirs » qui n’avaient d’autres ambitions que de faire du profit en toute circonstance. De telles attitudes sont propres à toute l’humanité, qui est faite de n’importe qui et de n’importe quoi : en tout lieu et de tout temps, les esclavagistes et les colonialistes n’ont jamais visé autre chose que le lucre, le maximum de profit avec la sueur, le sang et les cadavres des autres. De la sueur, du sang, et des cadavres, l’Afrique et les « peuples noirs » n’ont jamais cessé d’en fournir, de force et parfois de gré à l’humanité « blanche » et assimilée, tout en étant considérés comme des moins que rien. Ce n’est pas ce que racontent l’Histoire et les manuels scolaires : ils sont écrits par les « vainqueurs » que sont les nations musulmanes et chrétiennes. Que faire ?

Les réponses à cette question ne tomberont pas du Ciel : on ne peut pas dire que « les Noirs » ont reçu grand-chose de Lui depuis qu’ils ont été « découverts » par les autres, non pas les Chinois, mais les Arabo-Berbères et les Occidentaux. Ce ne sont pas non plus de ces derniers qu’il faut attendre des réponses autres que celles dogmatiques de leurs universalismes théologiques respectifs : Yahvé, Dieu, ou Allah sont l’alpha et l’oméga de toute réponse, les garants de tout, sans exception. Pourquoi ne pas poser la question aux Asiatiques, eux qui se sont gardés de mettre la planète à feu et à sang alors qu’ils en avaient les moyens bien avant tout le monde ? Sans doute répondraient-ils aux « Noirs » que les réponses à cette question se trouvent en eux-mêmes, et qu’ils les auraient trouvées s’ils étaient équilibrés et zen ! Voilà « les Noirs » renvoyés à eux-mêmes pour trouver des réponses à la question « Que faire ? ». Et ce n’est pas gagné d’avance !

Ce n’est pas gagné d’avance car « les Noirs » qui font quotidiennement la preuve qu’ils sont les serviles héritiers de leurs « ancêtres domestiqués » (Fanon, Peau noire, masques blancs) sont légion. Maintenus en esclavage pendant plusieurs siècles, des « Noirs » gardent consciemment et inconsciemment la mentalité d’esclave, la mentalité de sous-homme. Dressés à « la férocité blanche » (Plumelle-Uribe), certains « Noirs » sont devenus plus féroces que leurs maîtres « Blancs » ou « Arabes », pendant que par opportunisme ou par lâcheté, d’autres n’ont pour seul souci que de tirer leur épingle du jeu, individuellement. Et par tous les moyens : ils forment le gros du bataillon. Bien sûr, c’est en tant qu’individu que Markku Peltola a bénéficié de la main tendue de la bénévole de l’Armée du Salut, et nous sommes innombrables, nous « les Noirs », à devoir, à titre individuel, notre salut à des mains tendues, rarement noires ou basanées d’ailleurs : là n’est pas le problème. Il se trouve qu’au titre de communauté singulière ayant été victime d’un génocide, c’est la main tendue de la « communauté internationale » que les Juifs ont saisi au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Dans un registre similaire, les Japonais ont mis à profit le Plan Marshall pour se refaire une santé après avoir reçu deux bombes atomiques sur leurs têtes. Mais des « Noirs » en tant que communauté singulière, stigmatisée et victime d’ethnocide et de génocide, qu’en est-il ? Combien sont-ils, « les Noirs » qui ne jurent que par les livres sacrés (Coran, Bible) qui ont servi à légitimer et à légaliser le génocide et les dénis d’humanité dont ils ont été victimes ? Légion. Combien sont-ils, « les Noirs » qui n’ont d’autres fantasmes que ceux de leurs « anciens » maîtres ? Légion. Ils sont combien, les « Nègres gréco-latins » (Sartre) qui, domestiqués à l’école de leurs maîtres, ne savent qu’obéir au doigt et à l’œil et faire le beau, tel un cabot ? Légion. En bleu de travail, en boubou folklorique, en costume trois pièces, ou en redingote d’académicien, des « Noirs » de service ont toujours joué des coudes pour accéder à la chambre de bonne des « maîtres ».

Il y a plus de deux mille ans, Sima Qian (145-86 av. J.-C.) le premier historien chinois affirmait avec assurance que « Ceux qui n’oublient pas le passé sont maîtres de l’avenir ». Quand on sait avec quels soins de maniaques les « vainqueurs » écrivent l’Histoire, quand on sait avec quelle hargne de cerbères les « vainqueurs » contrôlent l’Histoire, quand on connaît l’outrancière partialité avec laquelle on enseigne l’Histoire aux enfants (les travaux de l’historien Marc Ferro sur ces points sont salutaires), on prend aisément la mesure de la détermination des « vainqueurs » à rester toujours les maîtres. Mais « les Noirs », ces « vaincus » de l’Histoire qui se plaignent d’être les mal-aimés de l’humanité, qui se lamentent d’être les grands perdants de l’Histoire, qui se désolent de n’avoir pas les moyens de se faire respecter, eux qui s’adonnent de génération en génération aux « mimétismes nauséabonds » (Fanon) de leurs maîtres orientaux et occidentaux, prendront-ils en compte un jour les sages paroles de Sima Qiang ?

L’ensemble des questions élaborées ci-dessus sont d’une actualité brûlante (surtout en France, et sans jeu de mots) et nécessitent des réponses mûries et urgentes, des réponses claires et pratiques. Les pages qui suivent ne sont ni un remède miracle, ni un programme politique, ni un recueil de leçons (de morale, d’histoire, de propagande...). Elles espèrent sortir des individus du conditionnement idéologique (qui est partout), réveiller des consciences individuelles de leur léthargie intellectuelle, amener tous les acteurs de l’Histoire humaine à regarder par deux fois les vérités officielles et à rendre à César ce qui est à César, aux « Noirs » ce qui est aux « Noirs ». L’Egypte des pharaons a eu son heure de gloire, la Chine ancienne a eu son heure de gloire, Athènes a eu son heure de gloire, tout comme Rome, Paris... Comme on le dit, la roue tourne, ce que l’économiste italien Arturo Labriola exprimait en ces termes : « La plus sûre loi de l’histoire, la plus constante, la seule invariable, est que nul peuple ne réussit à garder indéfiniment la suprématie (...). Une civilisation comme l’occidentale - dont toute la mentalité est conquête - est une organisation permanente de la guerre, d’où une double menace sur elle : ou par l’abandon de l’esprit de guerre ou par la généralisation de la guerre. Tout cela est possible, et tout cela est arrivé. (...) Aucun type de civilisation n’a posé autant de conditions d’un arrêt possible de son développement comme celui que nous pouvons appeler capitaliste, occidental ou anglo-saxon. Mais l’élément tragique de la situation est que, pour triompher, il a supprimé toutes les autres espèces de civilisation, dans tous les continents, civilisations qui maintenant ne sont plus qu’un souvenir archéologique. Ceci pourrait poser le problème d’une finale déchéance de l’humanité » (3).

A bon entendeur, salut !

Notes

(1) A. Kaurismäki, L’homme sans passé, 2002, Grand Prix du Jury, Prix d’interprétation féminine pour Kati Outinen, Festival de Cannes 2002.

(2) G. Guenin, L’épopée coloniale de la France racontée par les contemporains, Paris, Larose, 1932, p. 102.

(3) A. Labriola, Crépuscule de la civilisation. L’Occident et les peuples de couleur, Paris, Mignonet, 1932, pp. 17-18.

Illustration de couverture : Bruce CLARKE, www.bruce-clarke.com




Ref BC 9206 - Format 11 /19

224 pages

ISBN : 2-915129-12-6 - Prix : 15 €
De très nombreux extraits des 2 ouvrages sont en ligne sur le site www.homnispheres.com

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  Posté le: 16 Avr 2006 12:35    Sujet du message: ouvrages esclavage et question Noire Répondre en citant

DU CRIME D’ÊTRE « NOIR »
Un milliard de « Noirs » dans une prison identitaire

De Bassidiki COULIBALY

Des professionnels de la « décivilisation »



Exceptés de très rares cas (dont le plus incontestable est Max Stirner), les élites et intellectuels occidentaux croient qu’il est impossible de penser sans concepts : sans concept, l’intuition est vide, dogmatise Kant. A sa suite, des clercs occidentaux ne pensent plus, mais croient que l’activité de la raison humaine perd toute dignité si elle ne se coule au préalable dans le moule de la conceptualisation ; Hegel n’est pas étranger à cette réduction. Même le premier agent commercial venu croit faire œuvre de pensée en récitant les caractéristiques du « concept » de sa camelote. Mais toute croyance a son sacré qu’elle ne peut profaner, qu’elle ne veut profaner et le mot « civilisation » est pour le clerc occidental le mot sacré par excellence. On peut définir la civilisation, on peut opposer la civilisation à la barbarie, on peut opposer la civilisation à la sauvagerie, opposer la civilisation aux civilisations, opposer la civilisation à la culture, critiquer la civilisation, mais on ne peut profaner la civilisation. Si on ne peut profaner la civilisation, c’est théoriquement parlant car dans les faits, les grands criminels de la trempe des Périclès, Néron, Cortès, Napoléon, Hitler, et tous ceux qui ont régné ou qui règnent par le feu et dans le sang n’ont fait que profaner l’humanité au nom de la civilisation. Au regard des atrocités et crimes contre l’humanité qui ont été commis au nom de la civilisation depuis l’antiquité