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ouvrages esclavage et question noire


 
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ota
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 #1 Posté le: 16 Avr 2006 11:57    Sujet du message: ouvrages esclavage et question Noire Répondre en citant

Communiqué : Nouvelles Publications « marronnes » depuis mars 2006

« Tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens, les histoires de chasse continueront à glorifier le chasseur » dit le vieux proverbe africain.

Pour démarrer l’année 2006, les éditions Homnisphères ont choisi d’apporter leur contribution au travail de mémoire sur la douloureuse question de la traite atlantique et de l’esclavage qui devrait, la date commémorative du 10 mai aidant, s’inscrire enfin dans la « mémoire française ». Mais les processus de mémoire et du souvenir ne sont pas des données gratuites, d’autant qu’à culture dominée, mémoire dominée, à civilisation dominante, mémoire dominante. La prise de conscience collective qui s’amorce tardivement en France en est le meilleur exemple et suppose d’ouvrir sans tabous un vrai travail de mémoire et de débats afin de sortir d’un face à face pervers entretenu ici et là. Pour cette raison essentielle, l’ouvrage collectif ESCLAVES NOIRS, MAÎTRES BLANCS, entend apporter des éclairages essentiels sur les différents aspects – moral, social, politique, juridique, économique – de ce crime impuni.

Nous aurions pu en rester là. Mais nous avons voulu aller plus loin et déborder sur la question « dite Noire », si fortement présente dans le débat public. Avec l’ouvrage DU CRIME D’ÊTRE « NOIR », le philosophe Bassidiki Coulibaly pose avec courage, lucidité et intelligence - notamment via l’histoire des traites négrières musulmanes et chrétiennes (qui ont ravagé le continent africain) ainsi que des différentes résistances africaines à la domination coloniale - l’épineuse question de « l’identité noire » aujourd’hui. Un ouvrage de salubrité publique pour sortir du conditionnement idéologique et réveiller les consciences endormies.


ESCLAVES NOIRS, MAÎTRES BLANCS
Quand la mémoire de l’opprimé s’oppose à la mémoire de l’oppresseur

COLLECTIF sous la direction de Aggée C. Lomo Myazhiom avec les contributions de : Christiane Taubira, Henri Bangou, Auguste Armet, Yoporeka Somet, Kofi Adu Manyah, Aimé Césaire, Buata Malela, Cyr-Henri Chelim, Martial Ze Belinga, Bassidiki Coulibaly, Louis Sala-Molins.


Par son ampleur et sa durée, son étendue dans l’espace (Afrique, Europe, Amérique, Asie) mais aussi et surtout par ses conséquences, la traite atlantique est une question capitale qui, au-delà du peuple noir, concerne et interpelle la conscience humaine.
Légalisée par le Code noir de Colbert en 1685, soutenue par la papauté, pensée, argumentée et justifiée par les philosophes des Lumières, la traite atlantique érigea en système une économie-monde capitaliste (avant l’heure) basée sur l’instinct de prédation, l’appât du gain et le principe de chosification de l’Homme par l’Homme.
L’Occident chrétien, responsable de ce très grand « dérangement » de l’histoire qui dura du XVIe au XIXe siècle, organisa avec méthode la déportation de millions d’Africains. De ce trafic négrier sont nées les sociétés actuelles des Caraïbes, de la Guyane, du Brésil et les communautés noires de l’Amérique du Nord.
Reconnus comme un crime contre l’humanité en France depuis 2001, la traite négrière transatlantique et l’esclavage représentent une lourde page de l’histoire de l’humanité et appellent un travail de mémoire et de justice.


Collection Latitudes Noires
Format 14 X 19 320 pages, ISBN : 2-915129-13-4, Prix : 20 euros

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DU CRIME D’ÊTRE « NOIR »
Un milliard de « Noirs » dans une prison identitaire

de Bassidiki COULIBALY

De quelle identité peut-on se prévaloir lorsqu’on est « Noir » et que l’on s’appelle Toussaint Louverture, Ahmad Baba, Béhanzin, Malcolm X, Elijah Muhammad, Aimé Césaire, Cheikh Anta Diop, Frantz Fanon, Edson Arantes do Nascimiento alias Pelé, ou Nelson Mandela ? Des « Noirs », on en trouve sous tous les cieux, dans tous les pays, de toutes les religions, à tous les niveaux des hiérarchies sociales. Mais peut-on dire « les Noirs » comme s’il s’agissait d’une espèce à part, comme s’il s’agissait d’un conglomérat d’individus tous identiques ? D’ailleurs, qu’est-ce qu’un « Noir » ? Qu’est-ce qu’être « Noir » ? Qui sont « les Noirs » ?
Après avoir été éjectés de la famille humaine pendant plusieurs siècles par le Code noir de Colbert, « les Noirs » ont-ils réintégré l’humanité ? Partout, on entend parler du « problème noir », de la « question noire ». Mais la « question noire », n’est-elle pas aussi et surtout la « question non-noire », qui est aussi la « question blanche », qui est aussi la « question arabe », qui est aussi la « question jaune », qui est surtout la question de l’humanité elle-même ?
Après avoir payé par millions de vies pour le crime d’être « Noirs », les « Noirs » doivent encore payer aujourd’hui pour le même crime : ils sont toujours « Noirs » ! De quoi rendre fou l’être humain le plus zen, de quoi faire des « Noirs » les locataires désespérés d’une prison identitaire.

Bassidiki COULIBALY est docteur en philosophie et collabore à la revue de sciences humaines Le Détour. Auteur de différents travaux sur Jean-Paul Sartre, ses domaines de recherche concernent la philosophie politique, les questions coloniales, l’Afrique et les diasporas noires.

Collection Latitudes Noires
Format 11 X 19 224 pages, ISBN : 2-915129-12-6, Prix : 15 euros

De très nombreux extraits des 2 ouvrages sont en ligne sur le site www.homnispheres.com

****************************************************
Editions Homnisphères
21 rue Mademoiselle 75015 Paris
Tél : 01 46 63 66 57 & Fax : 01 46 63 76 19
Site internet : www.homnispheres.com
Email : info@homnispheres.com
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 #2 Posté le: 16 Avr 2006 12:02    Sujet du message: ouvrages esclavage et question Noire Répondre en citant

Extrait de ESCLAVES NOIRS, MAÎTRES BLANCS
Quand la mémoire de l’opprimé s’oppose à la mémoire de l’oppresseur

COLLECTIF sous la direction de Aggée C. Lomo Myazhiom avec les contributions de : Christiane Taubira, Henri Bangou, Auguste Armet, Yoporeka Somet, Kofi Adu Manyah, Aimé Césaire, Buata Malela, Cyr-Henri Chelim, Martial Ze Belinga, Bassidiki Coulibaly, Louis Sala-Molins.






"Je t’esclavagise, je te colonise : tu es mon ami". Esclavage, altérité, domination... réparations


Aggée C. Lomo MYAZHIOM
De l’autre... un parcours de domination : des siècles de stéréotypes et de clichés sur les Noirs

Foire Internationale de Saint-Louis aux Etats-Unis : 30 avril 1904 - 1er décembre 1904. Première attestation pour le monde occidental de la rencontre entre les Pygmées et les Amérindiens. Une foire censée présenter les genres des moins « développés » de l’espèce humaine aux plus évolués dont la figure la plus représentative est l’Américain. A Saint-Louis, des savants américains soumirent à des tests variés ces races primitives, rassemblées. Parmi ces tests, certains tentaient de mesurer l’intelligence des races barbares, comment se comportaient-elles comparées aux arriérés mentaux de la race blanche ? « Le rapport entre le tour de tête et la taille du corps constitue-t-il un instrument fiable de mesure de l’intelligence ? Comment les peuples indigènes réagiraient-ils aux illusions optiques ? Ou encore, avec quelle rapidité répondraient-ils à la douleur ? » Passion de la mesure, indiquent Phillips Verner Bradford et Harvey Blume qui ajoutent : « Les journées de l’anthropologie, compétitions olympiques pour les races sauvages, suivirent de près les mesures anthropométriques » au cours desquelles s’affrontèrent Aïnous, Igorots, Indiens, Patagoniens, Negritos, Esquimaux, Kaffirs, Moros et Pygmées. Les performances des sauvages furent si décevantes que les organisateurs conclurent que « dans toute l’histoire du sport mondial on n’a jamais enregistré d’aussi médiocres performances ». De toutes les activités proposées, le seul sport qui sembla capter l’attention de tous ces primitifs était le base-ball, « pur produit de l’Amérique » qui étrangement fascinait tous ces indigènes.

Restons à ce point, au niveau du sport. Les activités proposées furent entre autres les 440 yards, les 100 yards, et autres courses olympiques auxquelles les « sauvages » n’étaient pas préparés, mais sur lesquelles on les jugeât. On plaçait l’autre devant des réalités différentes des siennes pour juger de ses capacités intrinsèques, de ses qualités. Pour les Pygmées, la question fut très vite résolue. Ils étaient inaptes à tout exercice physique... sauf... pour le lancer de boue. Mais rassurons-nous, ces Journées de l’anthropologie n’avaient pas pour objet de voir ces indigènes, des cinq continents établir des performances, mais « devaient soutenir, ‘compléter et dans l’ensemble confirmer’ les données anthropométriques ‘de fonction et de structure’ recueillies en laboratoire. L’exposition était fondée sur l’idée de supériorité de la race blanche. Ses promoteurs avaient enfin obtenu les chiffres propres à étayer une telle affirmation » (1). Le 2 décembre le New York Times annonçait que l’exposition avait attiré 18 millions de spectateurs.

Près d’un siècle plus tard, en terre française, un sombre promoteur de Port-St-Père, près de Nantes, durant l’été 1994, organisa un Safari Africain dans lequel furent exposés, à côté de quelques animaux, des Noirs venus de Côte-d’Ivoire, réunis dans le « village de Bamboula ». Dans le guide, distribué à des milliers d’exemplaires, on pouvait lire que le village de Bamboula « est construit par ses artisans, protégé par les fétiches qui défendent l’entrée DuBois sacré. Ce village de terre avec ses cases arrondies nous transporte au cœur de l’Afrique Noire ». A quelques kilomètres de ce zoo humain, se déroulait, presque en même temps, une exposition consacrée à Nantes port négrier, intitulée les Anneaux de la Mémoire (2). Dans ce commerce de l’exotique, dans le sillage du safari de Port-St-Père, en 2002 en Belgique des Pygmées Baka du Cameroun seront exposés dans un parc animalier de la ville d’Yvoir et en 2005 en Allemagne, un African Village sera installé dans le Zoo d’Ausbourg.

A un siècle de distance, la question de l’Autre et de son identité est posée. Peut-on saisir l’autre, vivant, comme objet d’étude sans son consentement ? Cette question de l’altérité, du regard sur l’autre, est inséparable de la donne esclavagiste, des abolitions commémorées ici et là. C’est au nom de la domination, au nom de l’infériorisation de peuples, que l’on a assisté (et assiste encore) à leur exploitation avec le profit au cœur de cette activité. Comme l’indique C. Meillassoux : « L’esclavage apparaît aussi comme étant toujours associé à d’autres rapports de production, de telle sorte que, ne constituant pas l’unique, ni même nécessairement le rapport de production dominant, si l’esclave se définit par le rapport esclavagiste ». Le travail de l’esclavagiste, du négrier, du « propriétaire » est d’exclure de sa propre culture l’être enchaîné, de le bestialiser et de créer dans un autre univers un monde dans lequel l’esclave n’a plus de repères. Lisons à ce propos C. Meillassoux : « Par l’arrachement à son milieu social d’origine, l’individu est d’abord ‘capturé’ et le demeure tout le temps que son insertion dans la société esclavagiste n’est pas accomplie. Etant extrait de son milieu d’origine par la violence, le capturé est désocialisé par la rupture brutale des relations qui caractérisent la personne sociale : rapport de filiation, de conjugalité, de paternité, etc. Cette désocialisation se traduit donc dans le milieu d’accueil par une dépersonnalisation, encore accentuée lorsque le capturé a été vendu en tant que marchandise, procès par lequel il se trouve de surcroît réifié. La désocialisation et la dépersonnalisation sont à l’origine de l’état d’esclave, état strictement négatif et distinct en cela du statut dont jouit l’homme libre, l’ingénu. En raison de cet état, le capturé est totalement disponible économiquement et socialement. Economiquement, il peut être affecté à n’importe quelle tâche ou fonction, selon les besoins de la classe dominante. Socialement, un seul lien lui sera autorisé, celui qui l’attache unilatéralement à un maître. C’est ce lien univoque qui lui interdit d’être une personne publique, de relever des institutions de droit ‘civil’, à la différence des cadets dépendants ou des gagés, par exemple, qui ne perdent jamais la faculté de recourir aux arbitrages des familles ou des autorités publiques » (4).

Avec la déportation massive, systématique et très profitable de millions d’êtres, via le « commerce triangulaire », esclaves noirs et maîtres blancs, comme le précise avec force Rosa Amelia Plumelle-Uribe « l’anéantissement des Noirs » se poursuit dans l’univers concentrationnaire américain (5). L’objet délibéré de cet ouvrage est de faire le point sur la traite négrière atlantique et ses conséquences dans un système-monde dominé par les valeurs occidentales - visant à l’exclusive universalité - en mettant les uns et les autres (êtres de tous les mondes) face à leurs responsabilités.

Retour à l’Exposition de Saint-Louis. On ne peut douter de la bonne foi (6) des organisateurs de ces Journées de l’anthropologie soucieux de comprendre ces êtres étranges venus des autres latitudes, tout comme on ne peut nier la bonne foi des missionnaires (de l’islam ou du christianisme), abandonnant leur pays et parfois un confort certain pour se rendre utiles à des populations étranges en différents points du monde. Quelques traits communs caractérisent ces deux opérations (anthropologues à Saint-Louis et missions religieuses). Les deux principaux sont la domination et la supériorité. Mais cela ne fait que partie de l’histoire de l’humanité, faite de violences et de conquêtes : le triomphe permanent de la barbarie.

Conquêtes et dominations qui ont vu l’Autre asservi parce qu’il était différent et ne correspondait pas aux canons du dominant. Dans cette logique, l’extension de l’islam et celle du christianisme en terre africaine suivront ce schéma de domination et de supériorité, sous-tendus par des idéologies « totalitaires » (au sens où de Robert Jaulin, en tant que systèmes fermés, en expansion et se voulant uniques) qui ne laisseront aucune place à d’autres modes de pensée. Ainsi avance l’ethnocide, la paix blanche : « La solitude, le mouvement vide (de vide) est une privation d’univers ; elle est une face de l’extension coloniale ; mouvement de mort ; comme l’on court, sur soi, pour rien. La conquête blanche est une négation de l’autre ou de l’univers de la mort blanche, notre propre mort aussi. (...) Le rapport à soi, bâti comme seul être, promène sa peine indiscrète sous des sourires d’assassins. Cet être, né de la disparition de l’univers, ne peut assurément prétendre à l’existence ou à la constitution (reconstitution) de quelque univers que ce soit. Il n’humanise pas le monde, malgré son dire, son faux dire ; il le déshumanise, aussi est-il meurtre, puis suicide » (7). C’est ainsi que tout au long des derniers siècles des campagnes de « massacres coloniaux » - d’une violence inouïe - pour l’accaparation des terres et de leurs richesses sont prosaïquement nommées missions de pacification par les occidentaux.

Une question se pose dès lors : comment peut-on dans sa dogmatique se vouloir unique (même s’il ne s’agit que d’une lecture singulière des textes sacrés) et parler à tous les peuples, œuvrer pour leur bien-être ? L’islam utilise la violence des armes - au XVIIIe siècle au Cameroun par exemple - pour étendre les espaces de croyants. On peut penser que le principe de violence est antipodique à toute idée de foi. Mais non. La foi implique également la restriction à un espace religieux donné, d’ailleurs les divinités n’ont-elles intrinsèquement de pouvoir destructeur ? Un pouvoir de sanction ? La foi asservit et suscite l’oppression, des peuples sont libérés au nom de Dieu et tout comme des fous furieux se réclament des Armées du Seigneur pour massacrer adversaires et innocents. L’extension de l’islam en Afrique a conduit les populations refusant la nouvelle foi à la servitude ou la mort. Dans le cas du Cameroun, la poussée musulmane terrorisa et mit à feu et à sang, les peuples et les territoires de la région septentrionale. De nombreuses populations - qu’on appelle toujours improprement Kirdi - durent se réfugier dans les montagnes des Mandaras pour échapper à l’avancée des cavaliers de l’étendard vert. Bien d’autres furent réduites à un quasi esclavage. La création de lamidats réduisit en miettes l’autorité des anciens chefs. De nos jours, de la Mauritanie au Soudan, c’est encore au nom de principes religieux, que des milliers d’êtres sont mis en esclavage. Avec la complicité des gouvernements africains, de nos jours, les lamidos du Nigeria ou du Cameroun pratiquent l’esclavage et possèdent des prisons privées dans des Etats signataires de différentes conventions internationales sur la défense des droits humains.

La question de l’altérité, dans l’œuvre missionnaire chrétienne, amène souvent certains à avoir un regard attendri pour ces « croisés » de la foi, déracinés, en mission sur d’autres terres, répondant à un « appel divin » et protecteurs des « indigènes » face aux administrations coloniales. Cet appel absoudrait-il de l’ethnocide pratiqué sur des populations ? Il n’y a pas, à notre sens, il y a très peu de place, pour un « paradoxe missionnaire » chrétien, un être bon tiraillé entre la défense des intérêts de Dieu, la lutte contre l’obscurantisme de « ses » sauvages et leur défense face à l’administration coloniale. Il y a, pour nous, un missionnaire, homme entier, baignant dans les idées de son siècle, ayant en tête l’accomplissement de « sa mission » : l’extension du royaume de Dieu au nom d’une « idéologie » de supériorité. C’est ce qui fait dire à Albert Memmi dans la préface de l’ouvrage fort instructif d’Alain Ruscio, Le Credo de l’homme blanc : « On ne le note pas assez, l’idée de mission, religieuse ou laïque, est fondée sur la supériorité du missionnaire » (.

Dans ce contexte de contact civilisationnel, les missionnaires participent activement de l’expansion triomphante de l’homme européen et de la civilisation occidentale dominatrice sur le continent africain. Cette portion d’histoire fait sens pour les acteurs de cette période, agents de l’expansion, et les populations qui sous différentes formes l’ont subie. D’un côté, et schématiquement, les colons-civilisateurs, de l’autre les indigènes-sauvages, « construisant l’Histoire ». Une histoire à la fois commune et différente pour les parties se faisant face. Elle n’a pas au regard des divers peuples, la même importance. L’histoire des uns est méprise et déformée par les autres, ravalée au plus bas de l’échelle des valeurs du premier peuple pris en considération : lequel estime que son passé a plus d’importance que celui du voisin et, l’irruption du politique et de l’idéo-logique concourent à la valorisation des histoires nationales. Les histoires particulières, opposées les unes aux autres, souvent, se neutralisent, se phagocytent, se détruisent tout en se construisant au contact les uns des autres, débouchant sur la construction d’une histoire que l’on voudrait unique ; Paul Valéry à ce propos soulignait que : « L’Histoire est le produit le plus dangereux que la chimie de l’intellect ait élaboré. Ses propriétés sont bien connues. Il fait rêver, il enivre les peuples, leur engendre de faux souvenirs, exagère leurs réflexes, entretient leurs vieilles plaies, les tourmente dans leur repos, les conduit au délire des grandeurs ou à celui de la persécution, et rend les nations amères, superbes, insupportables et vaines » (9).

Le regard inégal des uns sur les autres est norme, fruit de l’altérité non altière, altérée par l’ego. L’Un se fait et se défait face à l’Autre. La transparence n’existe pas dans le regard qui transperce, transpose, ausculte l’Autre, qui devient objet d’étude - fantasmé ou réel. On approche l’autre non pour le comprendre, le plus souvent dans les mises en relations civilisationnelles, mais pour le déchiqueter, le piller, l’exploiter et le dominer. On assiste à la négation d’une histoire, négation de l’Autre. De nos jours, des dirigeants de peuples, autrefois dominés et opprimés, ont intériorisé et perpétué sur leurs populations la violence et les tortures.

Dans ce contexte d’entrechoc entre « temps historique et temps mémoriel » (10), il s’impose l’idée d’une autre mémoire et de faire passer ces sociétés, autrefois du « subir » en sociétés de « l’agir » et non plus seulement du réagir. Car, souvent, tous les écrits d’ex-colonisés sont réactions à un ordre établi, à un passé proche honni que l’on a du mal à digérer. Tous nos écrits sont contre l’oppression, les pratiques hégémoniques et autres maux auxquels nous avons été/sommes soumis. Démarche compréhensible, recherche de l’appartenance au monde à travers les canons de l’Autre qui est en même temps stigmatisé. Un autre cheminement est possible, perceptible dans cette approche de Fati Ledru, où on n’élude pas le différent : « L’Autre n’est en réalité jamais connu puisque nous refusons de re-connaître sa différence, de respecter la disparité qui la fonde et dont le principe réside dans la relation à l’universel. Cette relation à l’universel étant elle-même multiple et diverse, elle ne peut donc constituer le prétexte de toute négation de la différence. Ceci nous fait dire que toute découverte de l’autre est aussi une tentative de sa mise à mort. La réduction, la dévalorisation, l’infériorisation, l’effacement... de l’Autre sont des visages divers de sa mise à mort, la mort étant cette ombre portée sur son existence, cette figure de la rupture de son identité. Dans cette optique, nous nous penserions en tant que fin et ayant pour mission de décider de l’Autre, de lui proposer une fin, de l’engager à se soumettre à une finalité qui le transcende, d’imposer à l’autre un devoir-être qui le transforme. Dans un tel contexte la coexistence libre et égale prônée dans le fonctionnement global de la société ne se soutient que comme apparence d’unité où toutes les retrouvailles avec l’autre sont autant de séparations. Cette coexistence traduit une égalité réductrice, flux monotone qui réduit toujours davantage la diversité de notre représentation du réel en ensevelissant pays et peuples dans la même culture de consommation dont la confuse uniformité tend à abolir jusqu’à l’espoir d’une véritable universalité » (11). Ce moment de commémoration et de réflexion doit pousser à envisager une rencontre des civilisations, laissant aux uns et aux autres des espaces de libertés. Car, on ne saurait nous faire croire que les enjeux sont les mêmes pour les peuples en contact. Ici, on remarque l’intrusion du regard, du fantasme. Qu’on se rappelle la ségrégation raciale aux Etats-Unis ou l’Apartheid tout récent en Afrique du Sud qui ne sont pas seulement des systèmes d’occultation de l’identité de l’autre (en tant qu’être humain), sa bestialisation (enfermé dans des ghettos ou des townships) mais avant tout sa mise en condition au service de la production d’objets/richesses dont il n’a pas jouissance. Ces systèmes-univers concentrationnaires, outre l’abrutissement et le déni de soi perceptible chez les « concentrés », produit, au sein même des communautés, « le cycle infernal de l’isolement, de la misère, de la délinquance, de la drogue et de la violence ». Un cycle infernal qui ne manque pas de creuser les écarts insurmontables entre les pans de la société, des traumatismes et des fantasmes chez les uns et les autres. Dans son ouvrage-maître paru en 1965, Dark Ghetto, le psychologue noir américain Kenneth Clark, présentant la situation des Noirs et des Blancs écrit, en quête d’ouverture des uns vers les autres : « La grande tragédie - et peut être aussi le salut - du Noir et du Blanc d’Amérique c’est qu’ils ne peuvent pas se libérer l’un de l’autre. Chaque nègre est un peu blanc et chaque blanc est un peu noir en ce sens que l’un n’est pas étranger de l’autre. Ils sont tous les deux tenaillés par le même tourment humain. Chacun a besoin de l’autre : le Blanc pour se libérer de son remords, le Noir pour se libérer de sa crainte ; remords et crainte sont également autodestructeurs » (12). C’est ce qu’a constaté en 1959 l’écrivain-journaliste « blanc » John Howard Griffin, lorsqu’il s’est mis Dans la peau d’un Noir (13) en effectuant une traversée du sud esclavagiste des Etats-Unis ; dans son observation participante de la vie des Noirs, il a remarqué qu’ils étaient obligés de se conformer à la loi du plus fort et de se transformer en nègres de case pour survivre. Kenneth Clark, évoquant cette acclimatation de certains Noirs, soucieux de polir coûte que coûte les différences, de s’intégrer dans la société par l’ascension sociale et par le fait même obviant la question raciale, indique : « Nulle part la société américaine ne néglige la question de couleur. L’individu qui essaierait de le faire ne serait nullement libéré mais révélerait seulement son insensibilité. Les Noirs encouragent d’ailleurs les Blancs à négliger cette question lorsqu’ils se trouvent dans un oasis de sécurité ; craignant d’être en proie aux mirages, ils évitent d’aborder le sujet par crainte d’un brusque réveil qui dissiperait leur vision. Pourtant tant que certains Blancs s’enorgueilliront de fréquenter ‘un ami noir’, se vanteront d’inviter des Nègres lorsqu’ils reçoivent, tant que dans les milieux étudiants on se considérera comme audacieux ou libéral lorsqu’on a une aventure ‘mixte’, cette vision ne sera qu’un fantasme et rien d’autre. En fin de compte le mirage de l’acclimatation n’est qu’un refus de réaliser les circonstances auxquelles on s’acclimate. La question des races suscite des soucis tellement pénibles que Noirs et Blancs cherchent très naturellement à y échapper. (...) Mais s’accrocher à des idées aussi fausses et agir en conséquence, c’est approfondir et élargir le gouffre psychologique qui sépare le Blanc du Noir, tout en feignant de ne pas voir cet abîme. Aucune amitié sincère ne peut reposer sur un mensonge, même s’il s’agit d’un mensonge de courtoisie » (14).

Et ce mensonge se poursuit dans le langage courant où des expressions maladroites ou dévalorisantes sont quotidiennement employées. A titre d’exemple, cette expression d’Outre-mer derrière laquelle on accole communément celle de « peuples de couleur », que faut-il en dire ? Met-on en avant une couleur étalon-civilisationnel ? Un centre qui ne dit pas son nom ? Plusieurs décennies après les décolonisations, ces expressions utilisées par des hommes de science sont relayées par la presse au grand public. La fiction, autant que les médias sont d’excellents baromètres de mesure des stéréotypes hérités des siècles d’ensauvagement et d’avilissement. A travers la fiction, tout peut se dire et se faire. Soit. A travers la fiction transpire l’esprit du temps et la propagation des idées les plus nauséabondes, sournoisement distillées par des écrivains médiatiques. Ainsi, apparemment mû par une quête insatiable de l’Autre, amoureux des civilisations et chantre de l’exotisme, se livrant à une anatomie des mœurs, Michel Houellebecq dans Les particules élémentaires (15) peut faire dire à ses personnages, sans que cela choque les critiques littéraires, des propos infâmes (16). En entrée, une histoire de babouin : « Le problème, le problème nouveau, c’était mon sexe. Ça peut paraître fou maintenant, mais dans les années soixante-dix on ne s’occupait réellement pas de la taille du sexe masculin ; pendant toute mon adolescence j’ai eu tous les complexes physiques possibles, sauf celui-là. (...) Quoi qu’il en soit, dans les douches du Gymnase Club, j’ai pris conscience que j’avais une toute petite (...). J’ai vérifié chez moi : 12 centimètres, peut-être 13 ou 14 en tirant au maximum le centimètre pliant vers la racine de la (...). J’avais découvert une nouvelle source de souffrances ; et là il n’y avait rien à faire, c’était un handicap radical, définitif. C’est à partir de ce moment que j’ai commencé à haïr les Nègres. Enfin il n’y en avait pas beaucoup au lycée, la plupart étaient au lycée technique Pierre de Coubertin (...). Il y en avait juste un dans mes classes, en première A, un grand costaud qui se faisait appeler Ben. Il était toujours avec une casquette et des Nike, je suis sûr qu’il avait une (...) énorme. Evidement toutes les filles étaient à genoux devant ce babouin ; et moi qui essayait de leur faire étudier Mallarmé, ça n’avait aucun sens. C’est comme ça que devait finir la civilisation occidentale, me disais-je avec amertume : se prosterner à nouveau devant les grosses bites, tel le babouin hamadryas. (...) Le nègre sortait exactement avec celle que j’aurais choisi pour moi-même : très blonde, le visage enfantin, de jolis sein en pomme. (...) Je regardais Ben : il se grattait la tête, il se grattait les (...), il mastiquait son chewing-gum. Qu’est ce qu’il pouvait bien y comprendre ce grand singe ? (...) » (pp. 191-192).

Le plat de tous les jours : « J’ai passé le week-end à rédiger un pamphlet raciste, dans un état d’érection quasi constante ; le lundi j’ai téléphoné à L’Infini. Cette fois, Sollers m’a reçu dans son bureau. Il était guilleret, malicieux, comme à la télé (...). ‘Vous êtes authentiquement raciste, ça se sent, ça vous porte, c’est bien. Boum, boum’. Il fait un petit mouvement de la main très gracieux, a sorti une page, il avait souligné un passage dans la marge : ‘Nous envions et nous admirons les nègres parce que nous souhaitons à leur exemple redevenir des animaux, des animaux dotés d’une grosse (...) et d’un tout petit cerveau reptilien, annexe de leur (...)’ (...) » (p. 195).

Toujours plus fort en petit accompagnement de fin, une comparaison ; M. Houellebecq fait dire à son Sollers de fictionnel : « ‘(...) Par exemple, vous n’êtes pas antisémite !’ Il a sorti un autre passage : ‘Seuls les juifs échappent au regret de ne pas être des nègres, car ils ont choisi depuis longtemps la voie de l’intelligence, de la culpabilité et de la honte. Rien dans la culture occidentale ne peut égaler ni même approcher ce que les Juifs sont parvenus à faire à partir de la culpabilité et de la honte ; c’est pourquoi les nègres les haïssent tout particulièrement » (p. 195).

C’est si vrai, que ces clichés nauséeux mais savamment distillés n’ont vocation qu’à émouvoir, à faire bander et faire mouiller, ou encore (sur)jouer la provocation... que M. Houellebecq continue dans Plateforme (Paris, « J’ai Lu », 2003) véritable mine de stéréotypes. Il y fait dire à un de ses personnages, Valérie, qui séjourne à Cuba : « Tu vas me dire que c’est une obsession chez moi, mais j’ai demandé à l’Allemande ce que les Noirs avaient de plus que les Blancs. C’est vrai, c’est frappant, à force : les femmes blanches préfèrent coucher avec des Africains, les hommes Blancs avec des Asiatiques. J’ai besoin de savoir pourquoi, c’est important pour mon travail. - (...) les Noirs sont décontractés, virils, ils ont le sens de la fête ; ils savent s’amuser sans se prendre la tête, on n’a pas de problème avec eux (répondit une jeune allemande à Valérie) », (pp. 226-227).

Bon prince, M. Houellebecq affiche son inclinaison pour un métissage généralisé de l’humanité : « Cette réponse de la jeune Allemande était certes banale, mais fournissait les linéaments d’une théorie adéquate : en somme les Blancs étaient des Nègres inhibés, qui cherchaient à trouver une innocence sexuelle perdue. Evidement, cela n’expliquait rien à l’attraction mystérieuse que semblait exercer les femmes asiatiques ; ni au prestige sexuel dont jouissaient, selon tous les témoignages, les Blancs en Afrique noire. Je jetai alors les bases d’une théorie plus compliquée et plus douteuse : en résumé, les Blancs voulait être bronzés et apprendre des danses des nègres ; les Noirs voulaient s’éclaircir la peau et se décrêper les cheveux. L’humanité entière tendait instinctivement vers le métissage, l’indifférenciation généralisée ; et elle le faisait en tout premier lieu à travers ce moyen élémentaire qu’était la sexualité » (p. 227).

Qu’on imagine le tollé général, si un Patrick Chamoiseau, un Edouard Glissant ou un Sami Tchak se livrait à de pareilles considérations sur les « Blancs ». En tout cas, l’effet de banalisation fonctionne. D’ailleurs, M. Houellebecq ne fait que dire tout haut que ce que pense la majorité silencieuse et largement consentante qui fait de lui un auteur à succès. Ainsi, à travers les siècles, de Gobineau à Houellebecq c’est le même combat, c’est la prime à la banalisation. M. Houellebecq, tel le premier quidam venu, ne fait que relayer les théories du comte Arthur de Gobineau (1816-1882) sur le « nègre artiste de l’humanité », ce sauvage tout en muscle et sans intelligence décrit entre 1853 et 1855 dans l’Essai sur l’inégalité des races : « Certainement l’élément noir est indispensable pour développer le génie artistique dans une race, parce que nous avons vu quelle profusion de feu, de flammes, d’étincelles, d’entraînement, d’irréflexion réside dans son essence, et combien l’imagination, ce reflet de la sensualité, et toutes les appétitions vers la matière le rendent propre à subir les impressions que produisent les arts, dans un degré d’intensité tout à fait inconnu aux autres familles humaines. C’est mon point de départ, et s’il n’y avait rien à ajouter, certainement le nègre apparaîtrait comme le poète lyrique, le musicien, le sculpteur par excellence. Mais tout n’est pas dit, et ce qui reste modifie considérablement la face de la question. Oui, encore, le nègre est la créature humaine la plus énergiquement saisie par l’émotion artistique, mais à cette condition indispensable que son intelligence en aura pénétré le sens et compris la portée. Que si vous lui montrez la Junon de Polyclète, il est douteux qu’il l’admire. Il ne sait ce que c’est que Junon, et cette représentation de marbre destinée à rendre certaines idées transcendantales du beau qui lui sont bien plus inconnues encore, le laissera aussi froid que l’exposition d’un problème d’algèbre. De même, qu’on lui traduise des vers de l’Odyssée, et notamment la rencontre d’Ulysse avec Nausicaa, le sublime de l’inspiration réfléchie : il dormira. Il faut chez tous les êtres, pour que la sympathie éclate, qu’au préalable l’intelligence ait compris, et là est le difficile avec le nègre, dont l’esprit est obtus, incapable de s’élever au-dessus du plus humble niveau, du moment qu’il faut réfléchir, apprendre, comparer, tirer des conséquences. (...)Aussi, parmi tous les arts que la créature mélanienne préfère, la musique tient la première place, en tant qu’elle caresse son oreille par une succession de sons, et qu’elle ne demande rien à la partie pensante de son cerveau. Le nègre l’aime beaucoup, il en jouit avec excès ; pourtant, combien il reste étranger à ces conventions délicates par lesquelles l’imagination européenne a appris à ennoblir les sensations ! Dans l’air charmant de Paolino du Mariage secret : Pria che spunfi in ciel’ l’aurora, etc.... la sensualité du blanc éclairé, dirigée par la science et la réflexion, va, dès les premières mesures, se faire, comme on dit, un tableau. La magie des sons évoque autour de lui un horizon fantastique où les premières lueurs de l’aube jonchent un ciel déjà bleu ! L’heureux auditeur sent la fraîche chaleur d’une matinée printanière se répandre et le pénétrer dans cette atmosphère idéale où le ravissement le transporte. (...) Rêve délicieux ! Les sens y soulèvent doucement l’esprit et le bercent dans les sphères idéales où le goût et la mémoire lui offrent la part la plus exquise de son délicat plaisir. Le nègre ne voit rien de tout cela. Il n’en saisit pas la moindre part et cependant, qu’on réussisse à éveiller ses instincts : l’enthousiasme, l’émotion, seront bien autrement intenses que notre ravissement contenu et notre satisfaction d’honnêtes gens. Il me semble voir un Bambara assistant à l’exécution d’un des airs qui lui plaisent. Son visage s’enflamme, ses yeux brillent. Il rit, et sa large bouche montre, étincelantes au milieu de sa face ténébreuse, ses dents blanches et aiguës. La jouissance vient, l’Africain se cramponne à son siège : on dirait qu’en s’y pelotonnant, en ramenant ses membres les uns sous les autres, il cherche, par la diminution d’étendue de sa surface, à concentrer davantage dans sa poitrine et dans sa tête les crispations tumultueuses du bien-être furieux qu’il éprouve. Des sons inarticulés font effort pour sortir de sa gorge, que comprime la passion ; de grosses larmes roulent sur ses joues proéminentes ; encore un moment, il va crier : la musique cesse, il est accablé de fatigue (...).

Ainsi le nègre possède au plus haut degré la faculté sensuelle sans laquelle il n’y a pas d’art possible ; et, d’autre part, l’absence des aptitudes intellectuelles le rend complètement impropre à la culture de l’art, même à l’appréciation de ce que cette noble application de l’intelligence des humains peut produire d’élevé. Pour mettre ses facultés en valeur, il faut qu’il s’allie à une race différemment douée. Dans cet hymen, l’espèce mélanienne apparaît comme personnalité féminine, et bien que ses branches diverses présentent, sur ce point, du plus ou du moins, toujours, dans cette alliance avec l’élément blanc, le principe mâle est représenté par ce dernier. Le produit qui en résulte ne réunit pas les qualités entières des deux races » (17).

A SUIVRE

Notes

(1) Phillips Verner et Harvey Blume, Ota Benga, un pygmée au Zoo, Paris, Belfond, 1993.

(2) Yoporeka Somet, « 1994 : ‘Bamboula village’ à Port-Saint-Père », in Histoire et Anthropologie, n°8, juillet septembre 1994, pp. 120-121. Sur cette question, on pourra lire l’ouvrage coordonné par Nicolas Bancel, Pascal Blanchard et al., Zoos humains : de la vénus hottentote aux reality shows, Paris, La Découverte, 2002.

3. Claude Meillassoux (ed), L’esclavage en Afrique précoloniale, Paris, François Maspero, 1975, p. 20.

4. Op. cit., p. 21.

5. Rosa Amelia Plumelle-Uribe, La férocité blanche. Des non-blancs aux non-ayrens. Génocides occultés de 1492 à nos jours, Paris, Albin Michel, 2001.

6. Ils défendent les dispositions scientifique et pédagogique des zoos humains.

7. Robert Jaulin, La paix blanche. Introduction à l’ethnocide. 2. L’Occident et l’ailleurs, Paris, UGDE, coll. 10/18, 1974, pp. 20-21.

8. Alain Ruscio, Le Credo de l’homme blanc. Regards coloniaux français XIXe-XXe siècle, préface d’Albert Memmi, Complexe, 1995.

9. Paul Valéry, Regards sur le monde actuel, Paris, Librairie Stock, Delamain et Boutelleau, 1931.

10. Jean Leduc, Les historiens et le temps. Conceptions, problématiques, écritures, Paris, Seuil, 1999.

11. Ledru Fati, « La mort de l’Autre. Cloisonnements-Rupture-Emergence du nouveau », in Histoire et Anthropologie, n°7, avril-juin 1994, p. 5.

12. Kenneth Clark, Dark Ghetto, 1965 ; traduction française de Yves Malartic sous le titre Ghetto noir, Paris, Robert Laffont 1966 ; nous avons utilisé l’édition de 1969 parue à La Petite bibliothèque Payot, p. 287.

13. John Howard Griffin, Dans la peau d’un Noir, Paris, Gallimard, 1962.

14. Kenneth Clark, op. cit., pp. 290-291.

15. Michel Houellebecq, Les particules élémentaires, Paris, « J’ai Lu », 1998.

16. Dans les médias et les tribunaux, il a été attaqué sur ses propos sur l’islam... mais sur les Noirs... on attend toujours.

17. Arthur de Gobineau, Essai sur l’inégalité des races humaines (1853-1855), Paris, Pierre Belfond, 1967 ; nous avons utilisé l’édition électronique proposée par « Les classiques des sciences sociales », http://www.uqac.ca/Classiques_des_sciences_sociales. Ajoutons que dans la préface de cette édition de 1967, intitulée « Un grand poète romantique », l’écrivain Hubert Juin affirme que Gobineau n’est au final qu’un poète incompris jugé faussement à posteriori et au final : « L’Essai sur l’inégalité est l’une des très grandes œuvres lyriques du XIXe siècle. Il faut être aveugle pour ne pas s’en apercevoir, mais fou pour y aller chercher autre chose ».


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Aggée C. Lomo MYAZHIOM, historien et anthropologue, enseignant à l’Université Marc Bloch (Strasbourg). Directeur de publication de la revue Le Détour. Auteur entre autres de : Sociétés et rivalités religieuses au Cameroun sous domination française (1916-1958), 2001 ; Mariages et domination française en Afrique Noire (1916-1958), Remember Sida. Témoignages de Camerounais vivant avec le VIH-SIDA, sld., 2002 ; Panafricanisme. Piège Post-colonial ou construction identitaire « non blanche », sld., 2003.


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 #3 Posté le: 16 Avr 2006 12:05    Sujet du message: ouvrages esclavage et question Noire Répondre en citant

Extrait

ESCLAVES NOIRS, MAITRES BLANCS
De Collectif Esclavage



LES RACINES D’UNE LOI
Christiane TAUBIRA
L’idée de cette proposition de loi a, depuis cette année (1), et depuis cette année seulement, c’est édifiant, une multiple paternité. Il est troublant d’entendre d’anciens inconnus affirmer en être les instigateurs. Pourquoi aborder un sujet aussi dense par des propos d’apparence anecdotique ? Parce que là se trouve ce que Aimé Césaire appelait « le point de désencastration » (2).

Au commencement. En 1997, j’organise en Guyane « les mardis du savoir », un cycle de conférences à thèmes libres consacrés à la période esclavagiste. Je choisis de n’inviter que des femmes, guyanaises, vivant et rayonnant hors de Guyane. Femmes, parce que, de toutes les voix opprimées, la parole féminine est de tous temps la plus déniée. Guyanaises pour ancrer la réflexion en un territoire afin d’échapper au vertige d’une si longue histoire répartie en d’innombrables lieux et ayant bouleversé une quantité incalculable de modes de vie. Femmes venant d’ailleurs pour que ces paroles à la fois enracinées et exilées, porteuses d’expériences culturelles dispersées, postées à bonne distance du quotidien, affectives et raisonneuses, rencontrent les interrogations qui macéraient sur place. Et pour tout dire, je me demandais si avaient existé un esclavage spécifiquement féminin chevillé au corps reproducteur, une sensibilité, une intuition, une prescience féminines des failles d’un système démoniaque et néanmoins humain, une marque particulièrement féminine sur la résistance et les sabotages, une déclinaison féminine de la détresse, des ruses, des luttes, des désespoirs, une inspiration plus féminine que chamanique pour repérer, dans l’environnement amazonien et caraïbe, les plantes pour empoisonner le bétail ou le maître, avorter par amour, envoûter ou guérir. Les thèmes furent variés, de la littérature au cinéma, du marronnage culturel aux conditions socio-économiques, des traces psychologiques aux normes familiales. Ces conférences connurent un succès inattendu, grâce à un public mixte et nombreux, vif et curieux, insatiable qu’il fut chaque fois nécessaire d’expulser de la salle. Cet engouement d’un public guyanais d’ordinaire si réticent à de tels sujets, incongrûment pudique sur les épisodes tragiques de son passé, avouait une soif de dire et d’être que la perspective du cent cinquantenaire de la deuxième abolition de l’esclavage libérait, dès lors que s’offrait l’opportunité non pas d’assister de loin à des cérémonies officielles mais de participer de près à des tentatives pour retisser ensemble le fil d’une identité ajourée. Je comprenais ainsi, d’abord en mes terres, la rémanence de la blessure avant d’en éprouver la profondeur, le besoin de mots, mais d’abord les nôtres, pour nommer ces temps et ces choses et explorer ce que, dans notre manière de nous penser et de toiser le monde, il en est advenu. « L’important n’est pas ce que l’on a fait de toi, mais ce que tu fais de ce que l’on a fait de toi » admonestait Frantz Fanon à mi-chemin du siècle. Comme à l’accoutumée, j’ai vogué. Mes errances m’ont conduite dans des symposiums internationaux en Martinique, à l’invitation du Comité Devoir de mémoire parrainé par Médecins du Monde, en Guadeloupe et Haïti à l’invitation d’universitaires, à New York à l’invitation de chercheurs parrainés par l’Unesco, mais aussi en Ile de France et en villes de France, en ces endroits où l’effervescence d’une Histoire qui enfin affleure prenait ses quartiers, mélangeant savants et amateurs, hébergeant cris et chuchotements, démêlant éclats et sanglots. En ces lieux foisonnants où se côtoyaient, s’articulaient, se télescopaient thèses et hypothèses, croyances et contresens, superstitions et démonstrations, expositions et reconstitutions, je retrouvais une humanité de tous âges et de toutes conditions sociales, de toutes origines géographiques et culturelles, une humanité ébouriffée, mortifiée, festive, affligée, volubile, consternée, une humanité découvrant parfois, dans la plus nue brutalité, que par des chemins tangents ou croisés, elle venait de cette histoire abominable et mystérieuse, l’histoire de l’humanité, l’histoire de plus de quatre siècles d’échanges entre trois puis quatre continents, l’histoire d’une incontestable mondialisation.

Des intellectuels de renom se mobilisent. Soyinka, Glissant et Chamoiseau signent un texte court : « Nul lieu au monde ne peut plus s’accommoder du moindre oubli d’un crime... Nous réclamons que les non-dits de nos histoires soient conjurés... Ensemble encore, nommons la traite et l’esclavage perpétrés dans les Amériques et l’océan indien : crime contre l’humanité ». La Martinique accueille en débat des éminences de toutes les diasporas noires. La Guadeloupe prend des initiatives symboliques. Peu après la diffusion d’une affiche officielle d’une bienveillante idiotie « Tous nés en 1848 », des intellectuels, des artistes, des militants culturels et associatifs s’unissent et appellent à une marche silencieuse le 23 mai. Les débats connaissent une nouvelle vigueur en Afrique. Ces paroles difractées, luxuriantes et polyphoniques se répercutent partout, plus bruyamment peut-être chez les femmes. Une souffrance qui s’écoule en flots muets, gicle en cri déchirant, jaillit en imprécation, martelant que la source en est trop profuse et violente pour se tarir seule, que le deuil ne se fera pas si le crime ne reçoit nom et statut. J’ai buté sur cette désolation et ce chagrin partout, en Martinique, en Guadeloupe, à la Réunion, en Guyane, en France. Leur formulation était diffuse. Mais en tendant plus que l’oreille, en descellant l’esprit, les résonances intimes et l’empathie, on pouvait entendre ces clameurs ainsi que leurs nuances. Les dissonances entre ceux qui tonnaient leur exigence de reconnaissance et ceux qui l’imploraient non comme une aumône mais comme un droit, ne donnaient que plus de résonance à cette peine sans boussole. J’étais interloquée. J’avais conclu depuis plusieurs années un pacte avec cette Histoire. Je la ferais connaître inlassablement mais elle ne m’écraserait pas. Pas de sauvetage par naufrage. J’avais éradiqué ma haine. Je cultivais ma rage parce que je la crois encore féconde, pour entretenir mon aversion aux injustices. La traite négrière et l’esclavage furent et sont un crime contre l’humanité. Je n’avais nul besoin qu’un haut dignitaire le déclarât. Or, je découvrais que cette parole officielle était indispensable à des milliers, à des millions de personnes. Des hommes, des femmes au crépuscule de leur existence, pourfendus en leur mitan par le tourment d’avoir longé leur vie sans saisir la clé d’inhibitions énigmatiques, de pulsions équivoques, d’une insécurité existentielle. Et aussi des garçons et des filles, jeunes pousses d’herbes fébriles qui pressentent qu’elles peuvent grandir et résister aux souffles erratiques d’alizés désorientés, et que surtout, elles le veulent. Le sentiment troublant de tenir son destin au creux de sa main sans bien savoir comment y poser le regard. Que pouvais-je faire ? Que devais-je faire ? Siégeant en un lieu où s’énonçait, où se gravait cette parole solennelle demandée et due, je compris que malgré l’apparente impossibilité de l’œuvre, c’était une injonction morale que de l’entreprendre. Son sort dépendrait de la sensibilité et du courage des Députés. Je n’avais aucune raison ni aucune envie de les sous-estimer. J’ai rédigé un exposé des motifs peu conforme aux usages de l’exercice, soucieux pour ne pas ensevelir encore, de ne pas édulcorer. D’une seule traite, il se déversa en bouillonnant de mon esprit supplicié jusqu’au bout de mes doigts enfiévrés. Il se déclina tout naturellement dans les sept articles proposés.

Le premier nomme les coupables, situe le temps, signale les lieux, constate la déportation, proclame constitué au présent de l’indicatif le crime contre l’humanité. C’était la première des réparations, symbolique et solennelle, qui donnait un nom et un statut au crime. Le second en constitue la colonne vertébrale. Les programmes scolaires s’ouvriront à sa mesure, trois continents, à sa durée, quatre siècles et demi, à son ampleur, des millions de personnes et tous les maîtres du monde, la nature des économies et des échanges. La recherche et la coopération seront stimulées. Ici se stipulent les fins dernières de cette proposition de loi. Elucider, expliciter, enseigner ces faits. Pour que les enfants et les adolescents ne l’apprennent ni par lambeaux ni par hasard, qu’ils soient accompagnés et instruits, qu’ils y puisent le goût de la vérité, la force du courage, l’exigence de justice, le sens de la fraternité. Et s’il en fallait une démonstration, elle est venue d’un lycéen. Après mon exposé, un adolescent d’apparence africaine m’a demandé : « Pourquoi vous nous racontez ça ? Moi, ça me donne la haine ! » J’ai expliqué alors que si je viens à eux, c’est justement pour éviter qu’ils se désagrègent, parce que tôt ou tard ils tomberont sur des morceaux de cette histoire. Seuls, ils seront exposés à la haine, à l’esprit de vengeance, ils risquent de se perdre. J’ai partagé mes souvenirs. A dix-huit ans, je vagabondais de librairie en bibliothèque, lisant tout partout, dans ma quête exaltée d’identité. Je fus tour à tour, étourdie par ces fragments qui refusaient de s’emboîter, abrutie par l’accumulation d’horreurs, engourdie par un sentiment d’impuissance rétrospective, alourdie par ces fers et entraves d’une fine brutalité technique, engloutie sous la charge de souffrance qui assombrit le regard de ces enfants, de ces femmes, de ces hommes désemparés, regard saisi en ces instants ignobles de la vente sur le marché aux esclaves. Hurlant au secours sans le moindre son, je voyais poindre le naufrage. Je partis, désespérée, en perquisition. Il me fallait trouver des lueurs, où qu’elles fussent, pour m’éclairer, me donner raison de ne pas croire l’espèce humaine aussi désolante. Il me fallait à tout prix me sauver avant de me consumer. Ces lueurs, je les ai trouvées dans les révoltes d’esclaves, dans la solidarité des villages africains traversés, mais aussi chez les Amérindiens hospitaliers, les paysans de Champagney, les ouvriers de Paris, les Canuts de Lyon, ces abolitionnistes opiniâtres, chez les Quakers, chez tous ceux-là, figures célèbres au verbe haut ou petites gens au cœur immense, qui prêtèrent main-forte aux esclaves, aux marrons, aux insurgés. Je les ai trouvées parce que je les ai cherchées, obstinément, passionnément. Que serais-je devenue, sinon ? Une boule de haine, recroquevillée sur moi-même, les yeux et l’entendement rivés sur un cliché en noir et blanc figurant un monde monstrueux. Ces lueurs projetèrent sur le monde plein de grisaille et de gris-bleu, des rais enluminant ses splendeurs et ses macules mais aussi toutes les partitions de l’âme humaine. Et je confiai à ce jeune dont j’aimais la fureur : « C’est parce que je veux t’éviter cette traversée de ronces et de rocaille, rude et mutilante, que je viens ‘te raconter ça’. Pour que cette histoire te grandisse au lieu de t’écraser, qu’elle éveille ta conscience plutôt que ta rancœur. Mon obsession est qu’aucun d’entre vous ne la découvre seul et que toi et ceux qui te ressemblent ne la croisent pas à un moment où vous n’êtes qu’entre vous. C’est une histoire commune. Elle doit être recueillie comme telle et partagée. Aucun d’entre nous n’est dépositaire d’une seule part, héritier d’un seul camp. Votre génération doit modeler le monde. C’est ensemble que vous le ferez et il sera plus beau si vos rêves s’emmêlent. Césaire t’offre ces mots ‘Ressentiment ? Rancune ? Haïr c’est encore dépendre et j’ai, une fois pour toutes, moi, refusé d’être esclave’ ». Cela sembla l’apaiser. C’est, aujourd’hui encore, le seul chemin de cœur et de vie à débroussailler ensemble. L’article 3 énonce les conditions d’une requête auprès d’organismes internationaux pour une reconnaissance universelle de ce crime. L’article 4 prévoit une date de célébration non plus seulement dans chaque département d’Outre-mer, mais en France, non plus seulement en hommage à l’abolition mais en souvenir des esclaves, de leurs souffrances et de leurs luttes. Il met également en place un Comité pour la Mémoire de l’esclavage. Ce Comité devait, selon la proposition de loi initiale, étudier le préjudice et faire des propositions de réparation, étant entendu qu’il s’agissait de politiques publiques éducatives, culturelles, foncières, agraires, à l’exclusion d’indemnités financières individuelles. L’Assemblée ne parvint pas à franchir ce gué. Le Comité pour la Mémoire de l’esclavage est donc principalement habilité sur les articles 2 et 3. Rien ne lui interdit d’émettre des avis sur la réparation des conséquences de ce crime irréparable. L’article 5 fait possibilité aux associations de se constituer partie civile en cas de contestation du crime.

Le groupe socialiste a accueilli le texte avec hauteur et dignité. Députés et collaborateurs du groupe s’y sont investis avec constance et enthousiasme pour la plupart. Pour la première lecture, grâce à des financements du Parlement européen, j’ai fait venir de Guyane ce que j’ai appelé une chaîne de la Fraternité : douze jeunes, garçons et filles, représentatifs de la diversité de la population guyanaise et de sa vitalité, Amérindiens, Bushinengue et Créoles. Parmi les Créoles, des composantes manifestes : Noirs, Métis, Blancs, Asiatiques, Caribéens, Sud-Américains. Cette chaîne de la fraternité, par sa beauté et par sa force, constituait le point d’orgue de l’acte : que faisons-nous pour donner à nos enfants plus d’emprise sur le monde ? Car tel est l’enjeu. Comprendre d’où vient ce monde et agir pour le rendre plus juste. Et pour ceux qui subissent encore les préjugés forgés par cette Histoire, changer d’échelle et passer de l’exploit individuel au succès collectif. Les associations y ont une place déterminante. C’est à elles qu’il revient largement de jouer ce rôle « actif et polémique » que Paul Ricœur reconnaissait à la société civile. C’est souvent dans le désordre qu’il se façonne. C’est un moindre mal que les chemins divergent si l’objectif reste commun. Et alors resurgit le point de désencastration de Césaire. L’énergie dissipée. Pendant la navette parlementaire, des associations campaient dans la récrimination. Je leur ai suggéré d’écrire un mot, une phrase par carte postale ou courriel, de dire que cette loi est la leur, qu’elles y tiennent, que l’article sur la réparation est bien fondé, que la culpabilité individuelle éteinte n’assèche pas la responsabilité d’Etat contre les injustices encastrées dans les structures post-esclavagistes. Elles se turent. Parce qu’elles ne savaient pas investir les institutions publiques. Aujourd’hui, elles savent mieux. Vigilantes et promptes à la défiance, elles se mobilisent au premier aquilon. S’étourdissent dans des compétitions virtuelles. Et pour certaines, s’approprient l’œuvre législative. Tant mieux. Pourvu qu’elles en fassent l’ossature fixant la légitime présence de tous ces enfants qui viennent de l’empire colonial français. Car demeurent en chantier la célébration nationale, les programmes d’enseignement et de recherche et l’installation durable, dans la conscience des peuples et l’action des Etats, des réalités et des effets de cette Histoire d’où éclôt le monde contemporain. « Pour avoir de l’avenir, il faut avoir de la mémoire » assurait Frédéric Mistral.

Notes

(1) NdE : 2005.

(2) « (...) Cette étrange foule qui ne s’entasse pas, ne se mêle pas : habile à découvrir le point de désencastration, de fuite, d’esquive. Cette foule qui ne sait pas faire foule ». Aimé Césaire in Cahier d’un retour au pays natal, Paris, Présence Africaine, 1983.


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Christiane TAUBIRA, née en Guyane, formation en économie, sociologie, agroalimentaire et relations internationales, elle est l’auteure de différentes propositions de loi dont : proposition de Loi visant à interdire la fabrication, le stockage, la vente et l’usage des mines anti-personnel (MAP), février 1995 ; proposition de loi du 22 décembre 1998 tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crimes contre l’humanité. Membre du Parti guyanais de centre gauche, candidate à la présidentielle de 2002 pour le Parti Radical de Gauche, engagée dans différentes associations de défense des droits de l’homme (Handicap International, Ligue française des Droits de L’Homme, Human Rights Watch, Ensemble Contre la Peine de Mort, etc.), elle est députée à l’Assemblée Nationale française. Auteure de nouvelles et de divers essais sur la pêche maritime, la coopération transfrontalière, l’identité et la multiculturalité (dont L’Esclavage raconté à ma fille, 2002).


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Ce texte a été publié pour la première fois dans la revue Nouveaux Regards n°30 de Juillet-Septembre 2005 - Dossier « Repenser le passé colonial ».

Illustration de couverture : Bruce CLARKE, www.bruce-clarke.com





Ref ES 9106 - Format 14 /19

320 pages

ISBN : 2-915129-13-4 - Prix : 20


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 #4 Posté le: 16 Avr 2006 12:08    Sujet du message: ouvrages esclavage et question Noire Répondre en citant

Extrait de


DU CRIME D’ETRE "NOIR"
De Bassidiki COULIBALY


A la question « peut-on vivre sans identité et sans passé ? » bien des gens se gaussent pendant que d’autres restent sans voix. Il est vrai qu’au premier abord, la question peut surprendre et même déstabiliser car, si les historiens nous martèlent qu’il est impossible de vivre sans passé, les magistrats nous intiment de décliner notre identité, pendant que la société nous inculque qu’elle-même n’est qu’une forêt dense dont chaque arbre généalogique comporte plusieurs individus en guise de branches. Tout cela est conforme à une certaine réalité qu’on ne saurait confondre avec la réalité.

L’inconnu est la réalité de toute rencontre. A priori, on ne peut que se faire des idées (préjugés, jugements, etc.) sur l’autre, l’identité, le passé et la personnalité n’étant éventuellement connus qu’a posteriori. A chaque rencontre, le courant passe ou ne passe pas et on a que faire des questions d’identité, de passé, de personnalité. Bien qu’il y ait autant de cas de figures que de rencontres, il n’est ici question que des deux cas classiques : le cas où le courant passe et le cas où le courant ne passe pas.

Le coup de foudre est le paradigme du meilleur des cas. Les individus qui sont frappés en plein cœur par la flèche de Cupidon n’ont pas de temps à perdre dans des questionnements sur l’identité, le passé, l’arbre généalogique et la personnalité de l’être aimé. Quand on rayonne d’amour, l’être auquel on a affaire est entièrement accepté dans la plus totale ignorance du qui, du pourquoi et du comment, avec vertus apparentes et vices cachés. C’est ce que nous montre avec beauté et maestria le cinéaste Finlandais Aki Kaurismäki (1) dans L’homme sans passé ; il nous montre aussi qu’il est possible (mais pas facile) de vivre sans identité et sans passé, à l’échelle individuelle, ce qui relativise de façon indiscutable le propos d’Elie Wiesel selon lequel « Vivre sans passé est pire que vivre sans avenir ». Il est vrai que l’acteur Markku Peltola alias « l’homme sans passé », tabassé à mort sans raison apparente par trois malfrats, réussit à vivre amnésique (sans identité et sans passé) grâce à la main tendue de Kati Outinen, alias la bénévole de l’Armée du Salut auprès de laquelle il trouve l’amour. L’amour est plus fort que tout, c’est connu. Mais que se passe-t-il dans le cas où le courant ne passe pas ? Que se passe-t-il dans le pire des cas, le pire étant l’existence de ceux qui sont stigmatisés comme étant « Noirs » ? En d’autres termes, lorsqu’on est « Noir », a-t-on droit à un passé autre que celui du « non-Noir » (qu’il soit Arabo-Berbère ou Blanc) ? De quelle identité peut-on se prévaloir lorsqu’on est « Noir » et que l’on s’appelle Toussaint Louverture, Ahmad Baba, Béhanzin, Malcolm X, Elijah Muhammad, Aimé Césaire, Cheikh Anta Diop, Edson Arantes do Nascimiento alias Pelé ? Ceux qu’on appelle encore de nos jours « hommes de couleur », « Nègres », « Noirs », « Black », ont-ils droit à une reconnaissance autre que celle héritée, visible, condensée et figée dans la marque somatique ?

A une époque où certains façonnent à loisir leurs corps par ce que le sociologue David Le Breton a appelé Signes d’identités. Tatouages, piercing et marques corporelles (2002), d’autres remuent terre et ciel pour se procurer des agents corrosifs afin de se dépigmenter la peau. Le Négro-Américain (désormais gris) Michael Jackson est la tête de gondole de ces « Noirs » qui ne veulent plus être « noirs » ou du moins, qui veulent être moins « noirs ». L’affaire paraît anecdotique, mais en réalité elle est révélatrice de la situation dramatique, trouble et complexe des « Noirs ».

Des « Noirs », on en trouve sous tous les cieux, dans tous les pays, de toutes les religions, à tous les niveaux des hiérarchies sociales. Mais peut-on dire « les Noirs » comme s’il s’agissait d’une espèce à part, comme s’il s’agissait d’un conglomérat d’individus tous pareils ? D’ailleurs, qu’est-ce qu’un « Noir » ? Qu’est-ce qu’être « Noir » ? Qui sont « les Noirs » ? « Les Noirs » font-ils partie de l’humanité ? A toutes ces questions que l’on se pose encore de nos jours sur « les Noirs », certains se satisfont des réponses héritées d’Hérodote et de sa lignée plus que bimillénaire : Louis XIV, Jean-Baptiste Colbert, John Locke, David Hume, François Marie Arouet Voltaire, Jean-Jacques Rousseau, Charles de Secondat Montesquieu, Napoléon Bonaparte, Emmanuel Kant, Georg Wilheim Friedrich Hegel, Adolf Hitler, Samuel Phillips Huntington, Olivier Pétré-Grenouilleau et beaucoup d’autres. Pour Hérodote et sa lignée, « les Noirs » sont des êtres à part dont l’humanité est fort douteuse, donc des êtres sans identité, sans passé, sans civilisation ; l’affaire est entendue une fois pour toute. Dans le même temps, d’autres ont élaboré des réponses qui sont aux antipodes de celles d’Hérodote et ses zélateurs : Etienne Félix Berlioux, Lucien Peytraud, Arturo Labriola, William B. Cohen, Antoine Gisler, Jean-Paul Sartre, Jacques Heers, Serge Daget, Carminella Biondi, Louis Sala-Molins, Martin Bernal entre autres et beaucoup d’anonymes. Et les premiers intéressés, « les Noirs », que pensent-ils de tout cela et que pensent-ils d’eux-mêmes ?

De la période pré-islamique à nos jours, « les Noirs » (appellation impropre qu’il faut considérer comme entre guillemets) eux-mêmes se sont posés des questions et se posent toujours des questions sur leurs identités, leurs passés, leurs places dans l’humanité : Ahmad Baba, Ottobah Cugoano, William E. B. DuBois, Marcus Garvey, Sylvère Alcandre, Frantz Fanon, Félix Moumié, Fela Anikulapo Kuti, Norbert Zongo, Edouard Glissant, Dieudonné Mbala Mbala... Il est de la plus haute importance d’écrire les mots « identités » et « passés » au pluriel lorsqu’on parle des « Noirs » : la singularité de chaque individu, la spécificité de chaque communauté humaine, l’inédit de chaque situation historique à travers le temps et l’espace interdisent l’usage du singulier, ce que Fanon n’a cessé de souligner dans ses écrits. Tous ceux qui ont enfreint cette interdiction de bon sens pour s’adonner à l’arbitraire de la généralité se sont englués dans le piège sinistre et nauséabond du racisme et de la haine, tel Marcus Mosiah Garvey qui fit du Ku Klux Klan son partenaire idéologique. Que l’on soit « Noir », « Blanc » ou autre, il faut (impératif et nécessité) absolument prendre en compte le crime contre l’humanité dont « les Noirs » ont été victimes pendant douze siècles, et non quatre comme on a pris l’habitude de le croire et de l’enseigner, si on souhaite vraiment répondre sérieusement aux questions ayant trait aux « Noirs ». Pour amorcer un début de clarification, il n’est pas de trop de revenir au film d’Aki Kaurismäki.

En effet, dans L’homme sans passé, il s’agit d’un ouvrier qui débarque à Helsinki, à la recherche d’un job. Les trois malfrats qui l’ont massacré pour le fun l’ont laissé inconscient et c’est par miracle qu’il s’est retrouvé en vie, mais sans aucun souvenir de son identité et de sa vie antérieure. Sans identité et sans passé, il redécouvre tout de même la joie de vivre grâce à « l’amour du prochain » dont il a bénéficié ; happy end ! Alors, pourquoi « les Noirs » ne feraient-ils pas comme « l’homme sans passé », eux qui sont les miraculés non pas d’un tabassage à mort, mais d’un génocide, du « génocide utilitariste le plus glacé de la modernité » (Sala-Molins), et d’un déni d’humanité qui persiste jusqu’à aujourd’hui ?

Pour répondre à cette question, il faut partir du fait historique primordial que tous « les Noirs » ont pour patrie anthropologique l’Afrique, continent qui est aussi, d’après les paléontologues, la patrie originelle de l’être humain. Du VIIe au XIXe siècle, le continent africain tout entier fut assiégé de l’intérieur et de l’extérieur, et « les Noirs » pris dans les feux croisés des « génocideurs » islamo-chrétiens. Les commerçants-missionnaires de l’islam sont les premiers « génocideurs » à s’inviter et à s’imposer en Afrique Noire, « l’hospitalité africaine » aidant. Le crime contre l’humanité est légitimé et légalisé par la religion musulmane et au nom du Coran : les barons de la chasse aux « Nègres », de l’esclavage et de la traite négrière sont alors exclusivement musulmans, qu’ils soient Arabo-Berbères ou « Noirs ». Avec l’arrivée des « génocideurs » chrétiens d’Occident à partir du XVIe siècle, le commerce du « bois d’ébène » se mondialise et en 1670, Colbert, ministre Français de Louis XIV et auteur du Code noir, peut écrire au premier président du Parlement de Rennes « qu’il n’y a aucun commerce dans le monde qui produisît tant d’avantages » (2) que celui des Nègres. A l’instar des « génocideurs » musulmans, les « génocideurs » chrétiens légitiment et légalisent leur crime par la Bible : ici, l’élite occidentale (religieuse, politique, juridique, guerrière, philosophique, littéraire, commerçante, etc.) a toujours prêté main-forte à ce crime contre l’humanité et aux dénis d’humanité. Des exceptions existent cependant, et c’est grâce à ces dernières que nous pouvons faire la part entre les héritiers d’Hérodote et les autres. A ce jour, nous ne pouvons pas en dire autant des négriers orientaux et « Noirs », de leurs élites et de leurs opinions publiques : ils n’acceptent pas l’histoire (comme dirait Canetti), ils refusent d’assumer leurs responsabilités, ils gardent le silence avec toutes sortes d’armes. Dans un cas comme dans l’autre, les bourreaux musulmans et chrétiens ont invariablement le même argument « béton » pour justifier leurs crimes contre l’humanité : le « Noir » n’existe que pour l’esclavage et la servitude parce qu’il est « noir », parce qu’il n’est pas « blanc ». Nous sommes en 2005 et force est de constater que ceux qui continuent de voir le monde en « blanc » et « non-blanc », si ce n’est en « blanc » et « noir » sont légion, que ce soit au niveau de l’homme de la rue ou parmi les élites orientales et occidentales. Et pour cause !

Contrairement à Markku Peltola (héros de L’homme sans passé), les « peuples noirs » ont été victimes, coup sur coup, d’un génocide prémédité et très organisé, et de crimes coloniaux à l’échelle planétaire. Au déni d’humanité de l’esclavage et des traites négrières a succédé le déni d’humanité des colonisations : c’est la terreur blanche qui s’abat de plus belle sur « les Noirs » déportés massivement aux quatre vents. Acte 1, l’Afrique, la patrie originelle des « Noirs » est d’abord saignée à blanc pendant d’interminables siècles. Acte 2, l’Afrique est ravagée et dépecée par les « nations civilisées » à partir de 1885 (officiellement). Acte 3, en Afrique, aux Amériques, en Europe, en Océanie, dans les Caraïbes, « les Noirs » se retrouvent apatrides et, ne sachant pas à quel saint se vouer, se vouent à tous les saints de toutes les coteries. Disons qu’ils font avec les moyens du bord pour résister à la condamnation sans appel aux travaux forcés ad vitam aeternam et pour vivre avec le deuxième traumatisme auquel ils ont survécu. En Afrique et hors d’Afrique, plusieurs stratégies de lutte pour la survie furent inventées et appliquées avec plus ou moins de bonheur, tels les différents panafricanismes. Face aux dénis d’humanité que sont l’esclavage, les traites négrières et les colonisations, il y a toujours eu des « Noirs » qui ont dit non et qui se sont opposés avec énergie et fermeté à leurs bourreaux, quelle que soit leur couleur. Il y a toujours eu aussi des « Noirs » qui n’avaient d’autres ambitions que de faire du profit en toute circonstance. De telles attitudes sont propres à toute l’humanité, qui est faite de n’importe qui et de n’importe quoi : en tout lieu et de tout temps, les esclavagistes et les colonialistes n’ont jamais visé autre chose que le lucre, le maximum de profit avec la sueur, le sang et les cadavres des autres. De la sueur, du sang, et des cadavres, l’Afrique et les « peuples noirs » n’ont jamais cessé d’en fournir, de force et parfois de gré à l’humanité « blanche » et assimilée, tout en étant considérés comme des moins que rien. Ce n’est pas ce que racontent l’Histoire et les manuels scolaires : ils sont écrits par les « vainqueurs » que sont les nations musulmanes et chrétiennes. Que faire ?

Les réponses à cette question ne tomberont pas du Ciel : on ne peut pas dire que « les Noirs » ont reçu grand-chose de Lui depuis qu’ils ont été « découverts » par les autres, non pas les Chinois, mais les Arabo-Berbères et les Occidentaux. Ce ne sont pas non plus de ces derniers qu’il faut attendre des réponses autres que celles dogmatiques de leurs universalismes théologiques respectifs : Yahvé, Dieu, ou Allah sont l’alpha et l’oméga de toute réponse, les garants de tout, sans exception. Pourquoi ne pas poser la question aux Asiatiques, eux qui se sont gardés de mettre la planète à feu et à sang alors qu’ils en avaient les moyens bien avant tout le monde ? Sans doute répondraient-ils aux « Noirs » que les réponses à cette question se trouvent en eux-mêmes, et qu’ils les auraient trouvées s’ils étaient équilibrés et zen ! Voilà « les Noirs » renvoyés à eux-mêmes pour trouver des réponses à la question « Que faire ? ». Et ce n’est pas gagné d’avance !

Ce n’est pas gagné d’avance car « les Noirs » qui font quotidiennement la preuve qu’ils sont les serviles héritiers de leurs « ancêtres domestiqués » (Fanon, Peau noire, masques blancs) sont légion. Maintenus en esclavage pendant plusieurs siècles, des « Noirs » gardent consciemment et inconsciemment la mentalité d’esclave, la mentalité de sous-homme. Dressés à « la férocité blanche » (Plumelle-Uribe), certains « Noirs » sont devenus plus féroces que leurs maîtres « Blancs » ou « Arabes », pendant que par opportunisme ou par lâcheté, d’autres n’ont pour seul souci que de tirer leur épingle du jeu, individuellement. Et par tous les moyens : ils forment le gros du bataillon. Bien sûr, c’est en tant qu’individu que Markku Peltola a bénéficié de la main tendue de la bénévole de l’Armée du Salut, et nous sommes innombrables, nous « les Noirs », à devoir, à titre individuel, notre salut à des mains tendues, rarement noires ou basanées d’ailleurs : là n’est pas le problème. Il se trouve qu’au titre de communauté singulière ayant été victime d’un génocide, c’est la main tendue de la « communauté internationale » que les Juifs ont saisi au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Dans un registre similaire, les Japonais ont mis à profit le Plan Marshall pour se refaire une santé après avoir reçu deux bombes atomiques sur leurs têtes. Mais des « Noirs » en tant que communauté singulière, stigmatisée et victime d’ethnocide et de génocide, qu’en est-il ? Combien sont-ils, « les Noirs » qui ne jurent que par les livres sacrés (Coran, Bible) qui ont servi à légitimer et à légaliser le génocide et les dénis d’humanité dont ils ont été victimes ? Légion. Combien sont-ils, « les Noirs » qui n’ont d’autres fantasmes que ceux de leurs « anciens » maîtres ? Légion. Ils sont combien, les « Nègres gréco-latins » (Sartre) qui, domestiqués à l’école de leurs maîtres, ne savent qu’obéir au doigt et à l’œil et faire le beau, tel un cabot ? Légion. En bleu de travail, en boubou folklorique, en costume trois pièces, ou en redingote d’académicien, des « Noirs » de service ont toujours joué des coudes pour accéder à la chambre de bonne des « maîtres ».

Il y a plus de deux mille ans, Sima Qian (145-86 av. J.-C.) le premier historien chinois affirmait avec assurance que « Ceux qui n’oublient pas le passé sont maîtres de l’avenir ». Quand on sait avec quels soins de maniaques les « vainqueurs » écrivent l’Histoire, quand on sait avec quelle hargne de cerbères les « vainqueurs » contrôlent l’Histoire, quand on connaît l’outrancière partialité avec laquelle on enseigne l’Histoire aux enfants (les travaux de l’historien Marc Ferro sur ces points sont salutaires), on prend aisément la mesure de la détermination des « vainqueurs » à rester toujours les maîtres. Mais « les Noirs », ces « vaincus » de l’Histoire qui se plaignent d’être les mal-aimés de l’humanité, qui se lamentent d’être les grands perdants de l’Histoire, qui se désolent de n’avoir pas les moyens de se faire respecter, eux qui s’adonnent de génération en génération aux « mimétismes nauséabonds » (Fanon) de leurs maîtres orientaux et occidentaux, prendront-ils en compte un jour les sages paroles de Sima Qiang ?

L’ensemble des questions élaborées ci-dessus sont d’une actualité brûlante (surtout en France, et sans jeu de mots) et nécessitent des réponses mûries et urgentes, des réponses claires et pratiques. Les pages qui suivent ne sont ni un remède miracle, ni un programme politique, ni un recueil de leçons (de morale, d’histoire, de propagande...). Elles espèrent sortir des individus du conditionnement idéologique (qui est partout), réveiller des consciences individuelles de leur léthargie intellectuelle, amener tous les acteurs de l’Histoire humaine à regarder par deux fois les vérités officielles et à rendre à César ce qui est à César, aux « Noirs » ce qui est aux « Noirs ». L’Egypte des pharaons a eu son heure de gloire, la Chine ancienne a eu son heure de gloire, Athènes a eu son heure de gloire, tout comme Rome, Paris... Comme on le dit, la roue tourne, ce que l’économiste italien Arturo Labriola exprimait en ces termes : « La plus sûre loi de l’histoire, la plus constante, la seule invariable, est que nul peuple ne réussit à garder indéfiniment la suprématie (...). Une civilisation comme l’occidentale - dont toute la mentalité est conquête - est une organisation permanente de la guerre, d’où une double menace sur elle : ou par l’abandon de l’esprit de guerre ou par la généralisation de la guerre. Tout cela est possible, et tout cela est arrivé. (...) Aucun type de civilisation n’a posé autant de conditions d’un arrêt possible de son développement comme celui que nous pouvons appeler capitaliste, occidental ou anglo-saxon. Mais l’élément tragique de la situation est que, pour triompher, il a supprimé toutes les autres espèces de civilisation, dans tous les continents, civilisations qui maintenant ne sont plus qu’un souvenir archéologique. Ceci pourrait poser le problème d’une finale déchéance de l’humanité » (3).

A bon entendeur, salut !

Notes

(1) A. Kaurismäki, L’homme sans passé, 2002, Grand Prix du Jury, Prix d’interprétation féminine pour Kati Outinen, Festival de Cannes 2002.

(2) G. Guenin, L’épopée coloniale de la France racontée par les contemporains, Paris, Larose, 1932, p. 102.

(3) A. Labriola, Crépuscule de la civilisation. L’Occident et les peuples de couleur, Paris, Mignonet, 1932, pp. 17-18.

Illustration de couverture : Bruce CLARKE, www.bruce-clarke.com


Ref BC 9206 - Format 11 /19

224 pages

ISBN : 2-915129-12-6 - Prix : 15 €


De très nombreux extraits des 2 ouvrages sont en ligne sur le site www.homnispheres.com

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 #5 Posté le: 16 Avr 2006 12:11    Sujet du message: ouvrages esclavage et question Noire Répondre en citant

Extrait de
DU CRIME D’ÊTRE « NOIR »
Un milliard de « Noirs » dans une prison identitaire

de Bassidiki COULIBALY



Le casier judiciaire du « Noir » hors d’Afrique
De Bassidiki COULIBALY


« Mais qu’est-ce que c’est donc un Noir ? Et d’abord c’est de quelle couleur ? » Jean Genet, Les Nègres, 1958.

Le « Noir » est noir : le « non-Noir » qui l’affirme en a la certitude et le « Noir » en est persuadé. Plus encore, le « Noir » ne peut nier qu’il est noir : il en a la certitude indubitable, comme le « Blanc » qui sait de tout temps qu’il est blanc. Or l’empiriste le plus primaire, quelque soit sa couleur, sait que celui qui est taxé de « Noir » n’est pas monochrome et que la blancheur du « Blanc » est fort discutable : ce que l’on perçoit n’est pas toujours conforme à ce que l’on retient une fois pour toute. Le « Noir » de Somalie n’a pas la même noirceur que le « Noir » d’Afrique du Sud, le « Blanc » d’Espagne n’a pas la même blancheur que le « Blanc » de Suède : les deux premiers sont dits « Noirs » et se reconnaissent comme tels, de même que l’Espagnol et le Suédois sont dits « Blancs » et se reconnaissent comme tels. Mais de quoi parle-t-on lorsqu’on parle de « couleur » ? Pourquoi a-t-on parlé et parle-t-on encore de « femme de couleur », d’« homme de couleur », de « peuples de couleur », comme si les autres étaient incolores ? Quels furent et quels sont aujourd’hui encore les implications pour ces « gens de couleur », et singulièrement « les Noirs », les seuls « gens de couleur » au XXIe siècle ?

Le mot « couleur » renvoie immédiatement à l’un des cinq sens, la vue. Mais ce serait faire preuve de courte vue que de réduire la couleur à son rapport à l’œil. Lorsqu’on annonce la couleur, on montre quelque chose qui est perceptible par les sens mais aussi par la sensibilité, quelque chose que l’on capte sans qu’il y ait nécessairement besoin des sens, ni de démonstration. A ce titre, la couleur annoncée est perçue par n’importe qui, qu’il soit aveugle ou pas. Nous sommes en présence d’êtres constitués d’atomes qui émettent des vibrations et qui captent des ondes ; vibrations et ondes ont des taux et des portées qui varient en fonction de paramètres multiples et divers liés à la nature et aux qualités de l’émetteur et du récepteur (eau, air, feu, minéral, végétal, animal, humain).

Bien que pas toujours perceptible comme dans le cas de l’aimant, tout corps (animé et inanimé) émet un champ électromagnétique qui n’est autre que l’énergie. Entre l’énergie matérielle, dont la parfaite illustration est la lumière (énergie solaire, énergie électrique, etc.) et l’énergie dite spirituelle (dont Henri Bergson a rendu compte de manière exceptionnelle), il n’y a pas de différence fondamentale, mais seulement une différence de degré. Dans les deux cas, l’énergie est lumière et la lumière est couleur doublement : d’abord en tant que ce qui rend visible aux sens les couleurs, ensuite, en tant que ce qui incarne (depuis Newton) toutes les couleurs. Dès lors, indépendamment de tout contexte culturel, l’impact produit sur l’être humain en tant que matière (corps) par le croisement de la lumière et d’un support à texture blanche ne peut en aucun cas être identique à celui produit par l’impact de la lumière sur un support à texture bleu, noir, jaune, ou violet. Nous subissons donc au quotidien des vibrations multiples et variées auxquelles nous sommes plus ou moins sensibles, mais nous les subissons tout de même. Qu’on le veuille ou pas, nous vivons en couleurs, parmi les couleurs, que l’on soit aveugle ou pas : on voit les couleurs, on les sent aussi.

Les couleurs sont des ondes vibratoires qui prennent d’assaut notre corps à tout moment, tant que nous sommes situés dans le temps et dans l’espace. En tant que corps, nous émettons et recevons des ondes vibratoires de manière ininterrompue : nous sommes couleurs et nous baignons dans les couleurs. Littéralement, Dieu doit mener une vie bien incolore et tous les êtres matériels (inanimés et animés) sont intrinsèquement et extrinsèquement des êtres de couleurs. L’Occident n’a pourtant pas hésité à qualifier les continents africain, asiatique et américain (« Indiens » amérindiens) de « continents de couleur » et leurs habitants de « peuples de couleur », expression qui ne désigne plus de nos jours que les « Noirs africains », appelés « hommes de couleur » ! On a même fait paraître en France un ouvrage collectif intitulé L’homme de couleur : « on », c’est-à-dire les « Blancs » et les « gens de couleur » eux-mêmes !

Pendant très longtemps, le noir a été considéré comme n’étant pas une couleur. Le prétexte avancé se trouve ainsi formulé par Furetière : « Couleur, est quelquefois opposé au noir, parce qu’en effet le noir n’est pas une couleur, à cause qu’il imbibe toute la lumière, et qu’il n’en réfléchit aucune partie. En ce sens on dit que les gens de guerre et les courtisans portent des habits de couleurs, et que les gens de robe ou d’Eglise en portent de noirs ». (Les couleurs, articles choisis et présentés par C. Wajsbrot, Zuma, 1997, p.27-2.

De la lumière et de la lumière seule, jaillit la couleur. En réduisant la couleur à la perception visuelle, A. Furetière (1619-1688) n’a pas tenu compte des travaux scientifiques de son époque. Avec Isaac Newton (1647-1727), nous savons désormais (1669) que la lumière blanche elle-même est couleurs de part en part, couleurs que l’on peut observer distinctement grâce à un prisme. Croyances populaires et démonstrations scientifiques n’ont cependant pas réussi à faire du noir une couleur comme le rouge, le jaune ou le violet.

En effet, s’il est loisible de voir la vie en rose, il est conseillé d’éviter celui qui voit tout en noir. Mais distingue-t-on encore quelque chose lorsqu’on voit tout en noir ? Lorsque j’entre nuitamment dans la grotte de Lascaux sans torche ni bougie, je ne vois rien sur les parois, ce qui revient à dire que je vois tout en noir, en ayant les yeux ouverts : les fermer ne changerait pas grand-chose à l’affaire. Mais si j’estime que les hommes politiques sont pourris, que les parents sont des tyrans débonnaires, que les professeurs sont tous casse-pieds, que l’hypocrisie et le conformisme sont les choses les mieux partagées dans la société, je serai immédiatement accusé de tout voir en noir, de rêver (cauchemar) les yeux ouverts. Ce qui est en jeu dans le premier cas, c’est bien les yeux du corps, la vue en tant que l’un des cinq sens : n’importe qui verrait tout en noir. Dans le second cas, il s’agit aussi de vue, mais de ce qu’on appelle « vue de l’esprit » : tout le monde ne voit pas les choses ainsi. Pourtant, dans un cas comme dans l’autre, il est question de noir. S’agit-il du même noir ? Qu’est-ce que le noir ?

La plupart des enfants ont peur d’être dans le noir, dans une chambre obscure où les yeux sont inaptes à distinguer la moindre forme. Dans cette chambre dont la caractéristique principale est l’absence totale de lumière, les yeux de l’esprit prennent automatiquement le relais des yeux du corps et l’enfant, incapable de se fier à son sens (la vue), est subitement livré, à son corps défendant, à la puissance désincarnée des yeux de l’esprit. Dès lors, il n’est pas abusif d’affirmer que « tout peut arriver » car l’imagination aux bornes inconnues devient le centre névralgique