www.volcreole.com Le forum de discussion des Dom-Tom ! Guadeloupe, Martinique, Guyane, Réunion St Pierre et Miquelon, Mayotte, Polynésie, Wallis et Futuna, ...
Genre: Homme Inscrit le: 06 Mai 2008 Sujets: 6 Messages: 94 Localisation: 971 - Guadeloupe
Posté le: 09 Oct 2008 23:40 Sujet du message: Il y a 30 ans, Brel...
Il y a 30 ans, jour pour jour, Jacques Brel nous quittait. J'adore (entre autres!) Brel. Mais je suis aussi passionné par les avions, même si je dois me contenter, pour raisons de santé, de piloter virtuellement. Fin 2006, un an après qu'il ait été élu par ses compatriotes « le plus grand Belge de tous les temps » j'ai décidé de faire un des vols possibles de Brel, aux commandes, virtuelles, de son avion.
C'est une bien modeste contribution à l'avalanche des commémorations, mais je ne résiste pas au plaisir de vous la livrer, en espérant que ça vous intéressera (et au moins Skydig!). Un façon d'aborder ce personnage par une de ses passions, moins connue.
Ce vol a été engendré par la découverte, fortuite, sur le net, d’une modélisation de l’avion de Jacques Brel : Jojo.
La modélisation de cet avion a été faite en graticiel (ou freeware pour les anglicisants !) par Eric Dantès. Et c’est un énorme travail que ces passionnés, doués de la souris et du logiciel, offrent à ceux qui le sont moins. Nous, les simmeurs, nous ne les remercierons jamais assez pour leur générosité d’eux mêmes, qui fait plus songer à une confrérie qu’à un marché.
Il s’agit d’un bimoteur issu des usines Beechcraft (USA) de type Twin Bonanza.
Comme ça ne doit pas vous dire grand chose, je vous le présente vite fait !
Il était considéré comme la Rolls de l'aviation légère lors de sa sortie en 1951. Avec ses deux moteurs Lycoming de six cylindres développant 340 CV chacun, ses 13.80 m d'envergure, ses 9.61 m de longueur, il amenait ses 7 passagers à une vitesse de croisière de 228 nœuds (240 max.) soit environ 430 km/h (460 maxi), à une altitude maxi de 28.300 pieds (8 600 m). Son autonomie était de l’ordre de quatre heures de vol.
Jojo a été construit en 1955. Brel l’a fait acheter par Madly Bamy, sa compagne, en novembre 1976. Il le fait alors repeindre aux couleurs Belges.
Jacques Brel a créé la première ligne aérienne de Tahiti vers les Marquises avec son Jojo. De part sa générosité, Jacques Brel faisait rarement payer ses passagers, par amour des Marquises, de ses habitants et de l'aviation.
Compte tenu des conditions météo et des vents dominants, un vol Tahiti-Les Marquises durait environ 4h 45, et il fallait ravitailler sur l’atoll de Ranguiroa, environ à mi-chemin, ce qui n’était pas toujours nécessaire dans l’autre sens.
Après sa mort, cet avion a été revendu à de petites compagnies locales, et a effectué son dernier vol le 25 octobre 1988.
Fin 1992, il était destiné à être détruit lors d’un exercice d’incendie sur l’aéroport de Papeete, Tahiti Faaa. Serge Lecordier, en tant que Président du comité du tourisme d’Atuona (Îles Marquises) à l’époque, est intervenu, et avec une équipe de passionnés d’avions, et de Brel, a réussi à le sauver, puis le restaurer. L’appareil est aujourd’hui exposé sur un socle à Atuona.
Place au vol.
Papeete.
Un matin d’avril 1977. Il est 6h30. Le jour se lève à peine.
Sur le tarmac de Faaa, un homme vient de s’installer dans le cockpit de son twin Bonanza. Tout est calme autour de lui. Le premier vol de Tahiti Nuy à destination de Bora-Bora a décollé il y a un quart d’heure, et il a le sentiment d’être seul.
Méticuleusement, il prépare ses quelque cinq heures de vol à venir, à destination de Ua Huka. Hier, il a effectué le vol aller, avec à bord une future maman, près du terme, et qu’il a amenée à l’hôpital de Tahiti. Il en a profité pour acheminer du courrier, quelques colis, des bricoles. Comme à chaque fois, il avait utilisé un prétexte quelconque (il lui est même arrivé de prétexter qu’il n’avait plus de cigarettes, et qu’il devait aller en acheter, à 1 500 km de là, pour que les gens ne se sentent pas redevables !!!) pour justifier son vol. En fait, ses seules réelles justifications sont son plaisir, peut-être un peu égoïste, de rendre service, sans en avoir l’air, à des gens qu’il aime, et aussi, peut-être surtout, de voler.
Pour le retour, il sera seul à bord. Les habitants de l’île, comme à chaque fois, lui ont passé commande de ce qu’il leur manque. Qui un outil, qui des provisions, qui des livres ou des journaux, denrées qui, autrement, arrivent, deux fois par mois, par bateau.
Il est temps de mettre en route les moteurs, et de demander l’autorisation de décoller. Pas d’attente ! Le trafic est nul à cette heure-ci. La routine du roulage, de l’alignement et du décollage.
Une fois en l’air, dans le soleil levant, il laisse derrière lui Tahiti et Papeete qui se réveillent. En perspective, cinq heures de solitude au dessus du Pacifique, avec juste le survol du nord des Tuamotu et, ravitaillement à la clé, l’atoll de Ranguiroa à mi-chemin. Il fait beau, et une fois l’appareil calé à 7 000 pieds, cap au 25, il peut se laisser aller à ses songeries, une seconde nature pour ce créateur perpétuel.
Après ces années au milieu de la foule, de scène en scène, de plateaux de télévision à ceux de cinéma, il savoure cette solitude, entre ciel et mer, cette nouvelle vie partagée entre son avion, son bateau, et son dernier amour. Et cette terre, loin de ses origines, paisible, simple, sincère et accueillante, un peu comme ce qu’a pu vivre Paul-Emile Victor sur son atoll de Bora-Bora…. Mais Victor recherchait le calme. Lui pas. Il est trop amoureux des gens.
Son esprit vagabonde pendant que l’océan déroule sa longue houle sous ses ailes. Il songe à ses adieux à la chanson. A ses films. Durs, comme « les risques du métier », ou jubilatoires, comme « Mon oncle Benjamin », ou « L’emmerdeur », et à son dernier, où il a rencontré son nouvel amour « L’aventure, c’est l’aventure ».
Il songe aussi au disque qu’il a en préparation. Sans même se poser la question de savoir si le public se souviendra de lui, après ces années, et ses semi-échecs, avec « Far-West » et « l’homme de la Mancha »…. Il a tout fait par coups de cœur, ou coups de gueule. Jamais
par calcul. Comme il l’avait annoncé, il y a longtemps : « Je m’arrêterai de chanter lorsque dans mes chansons, il y aura 25% de professionnalisme. » Et comme il a dit, à Roubaix, en 67 : « J’arrête. Je suis devenu professionnel à 20% ». Pour se consacrer à ses autres passions.
A l’approche de Ranguiroa, les turbulences causées par la chaleur qui monte le tirent de sa rêverie.
Aussitôt, ce trac qui lui fait peur, et le pousse toujours à se surpasser, le saisit. Comme face à la salle obscure dont il faut sentir les moindres frémissements, quand des centaines de regards sont fixés sur lui, et le voient, alors que lui reste aveugle, ne regardant qu’un noir profond, et
grouillant de vie, de réactions invisibles.
Tout à son perpétuel perfectionnisme, soudain, les ailes de l’appareil semblent jaillir de ses flancs. Le moindre soubresaut guide ses mains sur le manche et la manette de gaz. La traversée des cumulus est une épreuve renouvelée, un combat à gagner. Comme celui qu’il mène contre le cancer qui ronge ses poumons. Mais on lui a dit qu’il allait guérir.
Ua Huka s’approche. A la radio, nouveau cap au 360. Puis au 180. Descente vers 2 200 pieds. Réduire la vitesse. L’avion est secoué. Concentration.
La piste, courte, en béton fissuré, avec cet imbécile d’arbre en plein axe, et qui n’a jamais été coupé, malgré ses colères, est en vue. Volets, trains, full volets… Garder l’assiette, On touche.
Demi-tour vers le champ qui sert de tarmac. Pas même un bâtiment !!! Mais la population sera là dans quelques instants ! Tout se sait instantanément, ici. Pas besoin de technologie !
Arrêt des moteurs. Ouverture des portes.
La tension, la fatigue, lui font mal aux bras. Il a le souffle court et sifflant. La douleur, dans sa poitrine est revenue. Mais les gens arrivent. Comme s’il était le Père Noël.
Une brève caresse de la main sur le fuselage de son « Jojo », l’ami de toujours, parti trop, beaucoup trop, tôt…
Les derniers vers de sa chanson inachevée s’imposent alors à lui :
« Veux tu que je te dise,
Gémir n'est pas de mise,
Aux Marquises ».
Son sourire renaît, et ses longues mains se tendent, au bout de ses grands bras - tout le reste oublié - pour accueillir ses amis.
Jacques Brel est mort, comme chacun sait, le 9 octobre 1978. Il est enterré aux côtés de Paul Gauguin à Atuona, centre administratif de l’île de Hiva Oa, une des îles de l’archipel des Marquises.
C’est en trouvant par hasard (je cherchais un autre appareil !) une modélisation de son twin Bonanza « Jojo », que j’ai eu envie de lui rendre ce modeste hommage, un an après qu’il ait été élu « le plus grand Belge de tous les temps » par ses compatriotes, en décembre 2005.
Il a su mettre des mots incontournables sur toutes les émotions les plus profondes de nos vies, les heureuses, comme les malheureuses, les nobles comme les petites, qui, sans lui, resteraient désespérément muettes et inexprimables pour la majorité d’entre nous.
Resquiat in pace.
(Vol et texte de fin 2006, initialement intitulé « conte de Noël »)
Genre: Homme Inscrit le: 20 Juin 2004 Sujets: 8 Messages: 345 Localisation: TAHITI
Posté le: 11 Oct 2008 07:23 Sujet du message: Il y a 30 ans, Brel...
Merci pour ce travail magnifique.
Drôle de coincidence, j'ai vu l'inauguration de l'aérogare Jacques BREL, toute la cérémonie en présence de personnalités telles que Yves JEGO ou PPDA, pour ne siter que ceux-là.
Beaucoup ont fait le déplacement, notemment sa première épouse.
Le Jojo, lui, semble dormir sur son socle. Il sera probablement classé monument historique.
Il est magnifique. L'aéroclub vient d'être doté d'un nouvel appareil, afin que le voeu de Jacques BREL, de faire voler les marquisiens, se réalise.
A coté du Jojo, on vient tout juste d'inaugurer un buste à l'effigie de l'artiste.
J'ai assisté à un véritable pélérinage où l'émotion a pris les places d'honneur.
Le gros travail que tu as fourni ajoute encore une touche à tout cela.
Ta passion t'honore. Tu as fait quelque chose de vraiment magnifique.
Merci. _________________ C'est au pied du mur que l'on voit mieux ... le mur !
Vous ne pouvez pas poster de nouveaux sujets dans ce forum Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum Vous ne pouvez pas éditer vos messages dans ce forum Vous ne pouvez pas supprimer vos messages dans ce forum Vous ne pouvez pas voter dans les sondages de ce forum