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Vivre La Réunion créole : maloya, kabars et temples, l’île que les circuits organisés ne montrent pas

Il y a deux Réunion. Celle des brochures, avec le piton de la Fournaise en éruption, le lagon de l’Ermitage et le cirque de Mafate photographié depuis un hélicoptère. Et celle qui se joue le samedi soir dans une cour de Saint-André, quand une vingtaine de personnes s’installent autour d’un roulèr et que le chant part sans que personne n’ait annoncé quoi que ce soit. La première se visite en une semaine. La seconde demande qu’on accepte de ne pas savoir à l’avance où on va dormir, ni ce qu’on va voir.

Pour un voyageur venu des Antilles, le dépaysement est double. La langue créole est familière et pourtant différente, la musique parle de la même mémoire mais avec d’autres instruments, et l’île ajoute une dimension que la Caraïbe ne connaît pas : la présence massive des cultures tamoule, chinoise et musulmane, tissées dans le quotidien depuis un siècle et demi.

Le maloya, une musique qui a été interdite

On présente souvent le maloya comme le blues réunionnais. La formule est commode et un peu paresseuse. Le maloya est né dans les camps d’esclaves de la côte est, comme chant de travail et de deuil, et il a conservé de cette origine une fonction rituelle que le blues n’a jamais eue.

Le servis kabaré, cérémonie dédiée aux ancêtres, se déroule encore aujourd’hui dans certaines familles. On y chante pour les morts, on y partage un repas, et la musique n’y est pas un spectacle mais un moyen. Cette dimension explique la méfiance des autorités coloniales puis départementales : le maloya a été de fait interdit d’antenne et de scène jusqu’au début des années 1980, associé à la revendication politique et au parti communiste réunionnais. Sa reconnaissance au patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’Unesco en 2009 a marqué un renversement complet en une génération.

Reconnaître les instruments

Le roulèr est un gros tambour sur lequel le musicien s’assoit à califourchon. Le kayamb, sorte de cadre plat rempli de graines, produit le froissement continu qui donne au maloya son grain caractéristique. Le pikèr, le sati et le bobre, arc musical à calebasse d’origine malgache, complètent l’ensemble. Aucun de ces instruments ne vient d’Europe, et c’est précisément le point.

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À retenir. Le maloya n’est pas un folklore réhabilité, c’est une pratique vivante qui a survécu à une interdiction de fait. Ce qui explique qu’on le trouve plus facilement dans une cour privée que dans une salle de concert.

beau paysage de la réunion

Le kabar, et pourquoi il ne se planifie pas

Un kabar est un rassemblement musical informel. Pas d’affiche, pas de billetterie, souvent pas de date fixée plus de quelques jours à l’avance. On apprend qu’il y en a un le vendredi pour le samedi, par une page Facebook locale, par le boulanger, par quelqu’un rencontré la veille sur un marché.

C’est cette logique qui rend l’exercice impossible en circuit organisé. Un tour-opérateur ne peut pas vendre un événement qui n’existe pas encore au moment de la réservation. Et les lieux ne sont presque jamais desservis le soir : une cour à Sainte-Suzanne, une salle communale à Saint-Benoît, un terrain à Bras-Panon. La question du transport se règle donc en amont, dès l’arrivée. La plupart des voyageurs qui viennent pour cette Réunion-là organisent une location voiture à La Réunion sur toute la durée du séjour, chez un loueur implanté sur l’île comme Thrifty Réunion, non par confort mais parce que renoncer au véhicule revient à renoncer à tout ce qui se passe après 18 heures hors des zones balnéaires.

Où chercher, concrètement

L’est de l’île concentre l’essentiel : Saint-André, Sainte-Suzanne, Bras-Panon, Saint-Benoît. C’est la région de la canne, de l’engagisme indien, et le berceau historique du maloya. Le sud sauvage, autour de Saint-Philippe et Saint-Joseph, en accueille également.

Les fêtes du calendrier offrent des repères plus fiables. Le 20 décembre, journée commémorant l’abolition de l’esclavage en 1848, est le grand rendez-vous annuel : concerts, défilés, kabars dans presque toutes les communes. Une date à connaître si le choix des dates est encore ouvert.

Les temples, l’autre héritage de l’île

C’est ce qui frappe le plus un visiteur venu des Antilles. Sur une même route, on croise une église catholique, un temple tamoul aux couleurs saturées, une mosquée et parfois une pagode. Cette cohabitation n’est pas une curiosité pour touristes, c’est le résultat direct de l’histoire de l’île après 1848.

L’engagisme, l’histoire qu’on raconte peu

L’abolition prive les plantations de main-d’œuvre. Les propriétaires font venir des travailleurs sous contrat, majoritairement du sud de l’Inde, en particulier du Tamil Nadu. Ces engagés arrivent par dizaines de milliers dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, dans des conditions de travail qui ne diffèrent guère de celles qu’elles remplacent. Leurs descendants forment aujourd’hui une part importante de la population, et le tamoul reste présent dans la langue courante et dans la cuisine.

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Le temple du Colosse à Saint-André est l’un des plus visibles, avec sa tour d’entrée sculptée. La marche sur le feu, cérémonie qui se tient à des dates variables selon les temples, et la fête de Cavadee en janvier ou février comptent parmi les moments les plus intenses du calendrier religieux de l’île.

Les règles à connaître avant d’entrer

Elles sont simples et rarement expliquées aux visiteurs. On retire ses chaussures et tout objet en cuir. On demande avant de photographier, et on accepte le refus. Certains temples sont fermés aux non-hindous, d’autres accueillent volontiers, la seule façon de savoir est de demander. Pendant les périodes de jeûne précédant les grandes cérémonies, les pratiquants suivent des règles strictes et l’ambiance n’est pas la même : mieux vaut se renseigner sur place plutôt que débarquer.

À retenir. Ces cérémonies ne sont pas des animations. Elles sont ouvertes à qui les respecte, fermées à qui vient consommer une image.

La cuisine créole, à chercher sur les marchés forains

Le carry qu’on sert dans les restaurants du littoral est une version simplifiée. La vraie cuisine réunionnaise se rencontre sur les marchés forains, qui tournent de commune en commune selon un calendrier hebdomadaire fixe : Saint-Paul le vendredi et le samedi matin, Saint-Pierre le samedi, Le Tampon, Saint-Joseph, Saint-Benoît chacun leur jour.

On y trouve les bringelles, les chouchous, les brèdes de toutes sortes, les achards, le rougail morue et les piments confits. C’est aussi là que se parle le créole sans traduction, et que les informations circulent, y compris celles sur les kabars du week-end.

Cette rotation des marchés impose là encore la mobilité : le bon marché n’est presque jamais celui de la commune où l’on dort. À l’arrivée, la question se pose dès l’aéroport Roland Garros, situé sur la commune de Sainte-Marie, à l’est de Saint-Denis. Thrifty Réunion y dispose d’une agence, et récupérer une location de voiture à Sainte-Marie à La Réunion dès la sortie de l’avion évite le double transfert vers le chef-lieu et place d’emblée du bon côté de l’île, à vingt minutes de Sainte-Suzanne et à moins d’une heure de Saint-André.

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Où loger pour être du bon côté

Le réflexe est de se poser à Saint-Gilles ou à L’Ermitage, sur la côte ouest, pour le lagon. C’est un choix cohérent pour des vacances balnéaires et un contresens pour ce type de séjour : tout ce qui a été décrit ici se passe à l’est ou au sud, à une heure et demie de route, sur des trajets qui traversent Saint-Denis et sa circulation.

Loger à Sainte-Suzanne, Saint-André ou Bras-Panon change complètement la donne. C’est moins joli sur les photos, il pleut davantage, et c’est là que l’île est la plus vivante. Le sud sauvage, autour de Saint-Joseph, offre un compromis pour ceux qui veulent aussi les paysages.

Deux ou trois choses qu’on n’apprend pas dans les guides

Le créole réunionnais et le créole antillais ne s’inter-comprennent que partiellement. Le fond lexical français est commun, mais l’apport malgache et tamoul du réunionnais crée des zones d’opacité réelles. La conversation démarre plus vite en français, elle glisse ensuite.

Les saisons sont inversées par rapport à l’hémisphère nord. L’été austral, de novembre à avril, est chaud, humide et cyclonique. L’hiver austral, de mai à octobre, offre un temps plus sec et des sentiers praticables. Les fêtes religieuses tamoules, elles, suivent leur propre calendrier et ne se calent sur aucune saison touristique.

Enfin, le mot cirque désigne ici une formation géologique, pas un spectacle. Mafate ne se rejoint qu’à pied ou en hélicoptère, ce qui en fait l’un des rares endroits habités de France sans route. Cilaos et Salazie sont accessibles en voiture, par des routes de montagne qui demandent de l’attention et un temps de trajet largement supérieur à ce qu’indique la distance.

Ce qu’il faut accepter

Cette Réunion-là ne se réserve pas. Elle demande d’arriver sans programme complet, de se rendre disponible le soir, de poser des questions sur les marchés, et de se déplacer soi-même. En échange, elle offre quelque chose qu’aucun circuit ne vend : la possibilité de tomber, un samedi soir, sur un kabar dont personne ne savait rien trois jours plus tôt.